Les statistiques économiques ont parfois quelque chose de trompeur. Elles donnent l’impression d’une photographie froide, faite de pourcentages, de soldes commerciaux et de courbes de croissance. Pourtant, derrière chaque chiffre se cachent des réalités humaines bien concrètes : des ménages qui remplissent leur panier au marché, des jeunes qui cherchent un emploi, des entrepreneurs qui hésitent à investir, des agriculteurs confrontés aux coûts de production ou encore des familles qui tentent de préserver leur pouvoir d’achat.
Les indicateurs publiés à la fin du mois de mai 2026 (**) racontent justement cette double réalité tunisienne. D’un côté, plusieurs signaux témoignent d’une amélioration progressive de la situation économique. De l’autre, de nombreux déséquilibres continuent de peser sur le quotidien des citoyens. La Tunisie semble ainsi engagée dans une phase de transition où l’économie retrouve peu à peu des couleurs, sans que cette amélioration ne soit encore pleinement ressentie par l’ensemble de la population.
Une croissance qui confirme la sortie progressive des années difficiles
Le premier enseignement des comptes nationaux est sans doute le retour d’une croissance relativement honorable. Avec une progression de 2,6 % du produit intérieur brut au premier trimestre 2026 par rapport à la même période de l’année précédente, l’économie tunisienne confirme sa capacité à résister dans un environnement international toujours marqué par les incertitudes.
Cette performance n’a rien d’anodin. Elle intervient après plusieurs années durant lesquelles l’économie nationale a dû faire face à une succession de crises : pandémie, tensions géopolitiques, hausse mondiale des prix de l’énergie et des matières premières, difficultés budgétaires et ralentissement de l’investissement. La croissance actuelle traduit donc une certaine capacité de résilience du tissu économique tunisien. Les entreprises continuent à produire, à exporter et à créer de la valeur malgré un contexte parfois difficile.
Cependant, cette reprise reste fragile. Le recul de 0,3 % du PIB par rapport au trimestre précédent rappelle que l’activité économique n’a pas encore retrouvé une dynamique suffisamment robuste pour s’inscrire dans une trajectoire durablement ascendante. Cette contradiction résume parfaitement l’état actuel de l’économie tunisienne : le pays progresse, mais il avance encore avec prudence, comme un marcheur qui retrouve progressivement son équilibre après une longue période d’instabilité.
L’emploi s’améliore mais le défi social reste immense
S’il existe un domaine où les statistiques apportent une note d’espoir, c’est celui de l’emploi. Au premier trimestre 2026, plus de 16 000 emplois supplémentaires ont été créés. Le nombre total d’occupés dépasse désormais 3,6 millions de personnes. Le taux de chômage recule légèrement pour atteindre 15 %.
À première vue, ces chiffres peuvent sembler modestes. Pourtant, dans une économie où la création d’emplois constitue depuis longtemps le principal défi social, chaque amélioration mérite d’être soulignée. Cette évolution montre que certains secteurs continuent à absorber de la main-d’œuvre, notamment les services qui représentent désormais près de 53 % des emplois. Les activités industrielles conservent également un rôle important, tandis que l’agriculture demeure un pilier essentiel dans plusieurs régions du pays.
Mais derrière cette amélioration globale apparaissent des réalités plus préoccupantes. Le chômage des jeunes reste extrêmement élevé, atteignant 37,5 %. Autrement dit, plus d’un jeune actif sur trois, demeure sans emploi. Cette situation constitue probablement la principale fragilité économique et sociale de la Tunisie contemporaine.
Car le chômage des jeunes ne représente pas seulement une perte de revenus. Il nourrit également un sentiment de frustration, d’incertitude et parfois de découragement. Il retarde les projets de vie, l’accès au logement, la création d’une famille et alimente souvent les tentations migratoires.
Plus inquiétant encore, le chômage des diplômés de l’enseignement supérieur progresse à 24,2 %. Cette hausse traduit un paradoxe profondément tunisien : le pays continue à former des compétences de qualité mais peine à leur offrir les opportunités professionnelles correspondantes. Pour beaucoup de diplômés, l’investissement consenti dans les études ne garantit plus une insertion rapide dans la vie active. Cette situation constitue non seulement un problème économique mais également une source de tension sociale durable.
Une inflation moins forte mais toujours présente dans les assiettes
Depuis plusieurs années, l’inflation est devenue l’une des principales préoccupations des ménages tunisiens. Les chiffres d’avril 2026 montrent une certaine stabilisation avec un taux global de 5,5 %. Comparé aux niveaux atteints ces dernières années, ce résultat peut être considéré comme relativement rassurant. Il témoigne notamment des effets des politiques monétaires restrictives et du reflux progressif de certaines tensions internationales.
Mais pour les citoyens, l’inflation ne se mesure pas à un chiffre moyen. Elle se mesure à travers le prix du pain, des légumes, de la viande, du poisson ou des fruits. Or ce sont précisément ces produits qui continuent à enregistrer les plus fortes hausses.
Les fruits frais augmentent de près de 20 %, la volaille et la viande d’agneau de plus de 16 %, les légumes frais de plus de 13 %. Ces augmentations touchent directement les dépenses quotidiennes des familles. Ainsi, même si l’inflation ralentit au niveau macroéconomique, la perception des ménages reste souvent différente. Beaucoup continuent à ressentir une dégradation de leur pouvoir d’achat car les produits essentiels absorbent une part croissante de leurs revenus.
Cette situation illustre une réalité économique souvent négligée : la baisse de l’inflation ne signifie pas la baisse des prix. Elle signifie simplement que les prix augmentent moins vite qu’auparavant. Pour de nombreuses familles tunisiennes, les effets cumulés des hausses passées restent encore pleinement visibles.
Le commerce extérieur apporte une respiration bienvenue
L’une des évolutions les plus encourageantes concerne les performances du commerce extérieur. Les exportations tunisiennes progressent de 9,5 % durant les quatre premiers mois de l’année 2026, atteignant près de 22,7 milliards de dinars. Cette croissance dépasse celle des importations, qui augmentent de 7,9 %.
Cette dynamique traduit la capacité des entreprises tunisiennes à préserver leur compétitivité sur les marchés internationaux malgré une concurrence de plus en plus intense. Les industries mécaniques et électriques continuent d’affirmer leur rôle de moteur des exportations. Les industries agroalimentaires enregistrent une progression spectaculaire grâce notamment aux performances exceptionnelles de l’huile d’olive, qui confirme son statut d’ambassadrice économique de la Tunisie à l’étranger.
Les exportations vers la France, l’Italie et l’Allemagne demeurent solides, tandis que certains marchés arabes, notamment l’Égypte et l’Arabie saoudite, offrent de nouvelles perspectives de croissance. Cette évolution est importante car elle permet à l’économie tunisienne de générer davantage de devises et de réduire progressivement certaines vulnérabilités extérieures.
Le poids persistant de la dépendance énergétique
Malgré ces résultats encourageants, un obstacle majeur continue de freiner l’amélioration des équilibres extérieurs : l’énergie. Le déficit commercial atteint encore 7,5 milliards de dinars. Plus de la moitié de ce déficit provient directement de la balance énergétique. À elle seule, la facture énergétique représente plus de 4,1 milliards de dinars de déficit.
Cette réalité rappelle que la question énergétique est devenue l’un des principaux enjeux économiques nationaux. Chaque hausse des importations de pétrole ou de gaz exerce une pression sur les réserves en devises, sur les finances publiques et sur la stabilité macroéconomique du pays. La transition énergétique n’apparaît donc plus seulement comme un choix environnemental. Elle devient progressivement une nécessité économique stratégique.
Une économie à la croisée des chemins
Au terme de ce premier trimestre 2026, la Tunisie offre l’image d’un pays qui retrouve progressivement une certaine stabilité sans avoir encore résolu ses problèmes structurels. La croissance est de retour. L’emploi progresse. L’inflation est mieux maîtrisée. Les exportations affichent des performances encourageantes.
Mais dans le même temps, le chômage des jeunes demeure massif, le pouvoir d’achat reste sous pression et la dépendance énergétique continue d’alimenter les déséquilibres extérieurs. Cette coexistence entre progrès et fragilités explique le sentiment partagé aujourd’hui par de nombreux Tunisiens. Les indicateurs montrent une amélioration. Pourtant, une partie importante de la population attend encore que cette amélioration se traduise concrètement dans sa vie quotidienne.
L’enjeu des prochains mois sera précisément là : transformer les signaux positifs observés dans les statistiques en progrès tangibles pour les ménages, les jeunes diplômés, les entreprises et les régions de l’intérieur. Car une croissance durable ne se mesure pas seulement à la richesse produite. Elle se mesure à la confiance qu’elle redonne à une société, à la capacité qu’elle offre aux jeunes de construire leur avenir et à l’espoir qu’elle fait naître dans le quotidien des citoyens. C’est sur ce terrain, celui de l’économie vécue autant que de l’économie comptabilisée, que se jouera véritablement le succès de la reprise tunisienne en 2026.
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(**)Références : https://www.ins.tn/
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* Dr. Tahar EL ALMI,
Economiste-Economètre.
Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,
Psd-Fondateur de l’Institut Africain
D’Economie Financière (IAEF-ONG)