La Bourse de Tunis a progressé de 34 % en 2025, puis de 19 % sur les seuls quatre premiers mois de 2026. Pendant ce temps, la croissance économique s’effondre et les entreprises peinent à accéder au crédit. Ce divorce entre la finance et l’économie réelle est l’un des signaux d’alarme les plus inquiétants que relève l’Institut Arabe des Chefs d’Entreprises dans sa note Reprise économique en période d’incertitude pour la Tunisie : quand les investisseurs fuient vers la spéculation, c’est toute la machine productive qui se grippe.
Dans une économie en bonne santé, la progression des indices boursiers reflète la hausse des bénéfices des entreprises cotées, l’anticipation d’une croissance future et la confiance des investisseurs dans le tissu productif. Ce n’est pas ce qui se passe en Tunisie. L’IACE est explicite sur ce point : la flambée de l’indice boursier traduit une réorientation des investisseurs vers les opérations de spéculation, au détriment de l’investissement productif. La raison est mécanique : lorsque l’État absorbe la quasi-totalité des liquidités disponibles dans le système bancaire pour financer son déficit de 16 milliards de dinars, les capitaux privés cherchent des placements alternatifs. La bourse, l’immobilier et d’autres actifs spéculatifs deviennent alors les seuls refuges disponibles.
Le même phénomène est observable dans les données de refinancement bancaire publiées par la Banque centrale de Tunisie : le refinancement des banques a baissé de 18 % sur les quatre premiers mois de 2026 par rapport à la même période de 2025, tandis que l’acquisition de bons du Trésor par le système bancaire a augmenté de 26 % sur la même période. Autrement dit, les banques prêtent moins aux entreprises et achètent davantage de dette publique, un arbitrage financièrement rationnel à court terme mais économiquement destructeur à long terme.
La déconnexion qui fragilise le dinar
Cette déconnexion entre finance et économie réelle a une autre conséquence que l’IACE identifie clairement : l’excédent de liquidités qui ne trouve pas à s’investir dans la production ne disparaît pas. Il alimente une vague inflationniste supplémentaire, au-delà de celle directement provoquée par la hausse des prix internationaux. Une partie se dirige vers la consommation de biens importés, ce qui aggrave le déficit commercial et accélère l’érosion des réserves de change. Une autre partie alimente la spéculation immobilière, faisant grimper les prix des logements dans un pays où l’accès à la propriété est déjà hors de portée pour une grande partie de la population.
Ce que cela révèle sur la structure de l’économie
Au fond, ce paradoxe boursier est le symptôme d’un problème plus profond que la crise iranienne n’a pas créé mais qu’elle amplifie : l’absence de projets d’investissement productif suffisamment attractifs et sécurisés pour mobiliser l’épargne privée locale. Le code des changes restrictif, la lenteur des procédures administratives, l’incertitude juridique et la faiblesse du climat des affaires font que les investisseurs tunisiens préfèrent la rente spéculative à l’entrepreneuriat. C’est précisément ce cercle vicieux que l’IACE appelle à briser par des réformes structurelles dont la mise en œuvre ne peut plus attendre.