La Tunisie ne peut plus différer le choix de sa souveraineté énergétique. Dépendante à plus de 60 % de sources extérieures, confrontée à une demande d’électricité qui pourrait doubler en quinze ans et soumise à des exigences climatiques internationales croissantes, la Tunisie est à un tournant. C’est dans ce contexte d’urgence que s’est tenu, le 21 mai 2026 à Tunis, dans le cadre de la 27ème édition du Forum de L’Économiste Maghrébin, un panel intitulé : « L’impératif stratégique des énergies renouvelables en Tunisie : volatilité des prix des hydrocarbures et transition bas-carbone ».
Autour de Serge Degallaix, Senior advisor d’EQUITIX, qui en assurait la modération, quatre expertes et experts ont croisé leurs analyses. A savoir : Afef Jaafar, conseillère auprès du secrétaire d’État à la Transition énergétique (ministère de l’Industrie, des Mines et de l’Énergie); Olfa Chammari, directrice de la planification stratégique et du contrôle de gestion (CDC); Rami Elgolli, International consultant in Green Energy Carbon Accounting & Auditor 50001; et Hajer Chekir, directrice commerciale BYD Tunisie.
Entre conformité réglementaire, innovation financière et impératifs de compétitivité, le débat a mis en lumière l’ampleur d’un défi qui dépasse largement la seule politique énergétique.
Dressant un diagnostic sans concession, Serge Degallaix, Senior advisor d’EQUITIX, a rappelé qu’il y a trente ans, la Tunisie était autosuffisante en énergie. La moitié du déficit de sa balance commerciale est aujourd’hui imputable aux importations énergétiques. Et les subventions à l’énergie représentent le premier poste de subvention du budget de l’Etat. « Ce sont là des défis tout à fait redoutables », a-t-il observé, en ce sens que le défi financier pour atteindre l’objectif de 35 % d’énergies renouvelables dans le mix électrique d’ici 2030 se chiffre en milliards de dollars. Auxquels s’ajoutent les investissements de réseau, de stabilisation et de gestion.
Cependant, Afef Jaafar, conseillère auprès du secrétaire d’État à la Transition énergétique, n’a pas manqué de confirmer la trajectoire engagée par le gouvernement. Elle souligne à cet effet que plusieurs centaines de mégawatts sont désormais installés sous les différents régimes de production renouvelable. Tandis que nouveaux projets attendent leur approbation au Parlement. « Il va falloir que cela s’accélère, compte tenu des contraintes auxquelles la Tunisie est confrontée », a-t-elle insisté.
De son côté, Olfa Chammari, directrice de la planification stratégique et du contrôle de gestion (CDC), mettra pour sa part en perspective l’ampleur des investissements nécessaires, évalués à plusieurs dizaines de milliards de dollars à l’horizon 2030, selon les engagements climatiques de la Tunisie. La Caisse des dépôts et consignations (CDC) entend y jouer un rôle de catalyseur et d’effet de levier pour mobiliser le secteur privé. Et ce, via des mécanismes de financement innovants et une logique d’investissement d’impact. « Ce n’est plus un choix », a-t-elle tranché.
Pour sa part, Rami Elgolli, International consultant in Green Energy Carbon Accounting & Auditor 50001, a éclairé les entreprises tunisiennes sur les implications concrètes du mécanisme d’ajustement carbone à la frontière mis en place par l’Union européenne, qui bascule cette année d’un régime déclaratoire à un régime fiscalisé. Un dispositif dont le périmètre est appelé à s’étendre bien au-delà des six secteurs actuellement concernés. Et qui constitue, pour les exportateurs ayant anticipé leur décarbonation, un véritable levier de compétitivité sur les marchés européens.
Hajer Chekir, directrice commerciale BYD Tunisie, a quant à elle replacé le véhicule électrique dans une perspective systémique inédite : bien au-delà de la décarbonation des transports, il représente une ressource de stockage d’énergie au service de l’équilibre du réseau électrique. Les premières tendances du marché tunisien témoignent d’une dynamique naissante mais réelle, portée par un cadre réglementaire incitatif que la directrice a salué.
Au terme de ce débat dense et prospectif, une conviction s’est imposée à l’ensemble des participants : la transition énergétique de la Tunisie ne pourra réussir que par une coordination étroite entre l’État, les institutions financières, les opérateurs privés et les partenaires internationaux. Un impératif de coalition autant que de volonté politique.
L’intégralité de la couverture du panel sera publiée dans le prochain numéro 946 de L’Économiste Maghrébin du 3 au 17 juin 2026.