En temps de guerre comme en temps de paix, en dictature comme en démocratie, la propagande fait partie du discours des responsables politiques. Avec des degrés différents néanmoins : le mensonge est la règle dans les régimes autoritaires et dans un pays en guerre. Ce qui ne devrait pas être le cas en démocratie. Et pourtant, en Occident et ailleurs, les démocraties sont traversées par des discours qui jouent sur la frontière entre vrai et faux, sur la situation économique, climatique, militaire, etc. Une dérive symbolisée par ceux qui sont traditionnellement présentés comme la première démocratie moderne, les Etats-Unis.
Le président Donald Trump se moque de la vérité… Au-delà du malaise qu’il suscite, c’est sa propre fiabilité qui est mise en doute; alors même qu’il est à la tête de la première puissance mondiale.
Mentir n’est pas moral, en politique ou ailleurs. La relation entre vérité et mensonge en politique est une manière de questionner la place de la morale en politique. Or la relation entre morale et politique est équivoque. La pensée politique moderne est marquée par l’œuvre de Nicolas Machiavel (Le Prince, 1532). Celui-ci assimile et réduit le politique à une question de rapport de forces, de domination. Loin de l’impératif de vérité de Kant, le penseur florentin situe le fondement du pouvoir dans la politique elle-même : la prise, l’exercice et la conservation du pouvoir ne sont pas une affaire morale. Ainsi, l’action politique ne suppose pas d’être vertueux, elle admet la nécessité du mensonge … dans l’intérêt de la cité ! Machiavel admet la pratique du mensonge dès lors qu’elle sert l’intérêt général, et non des intérêts personnels. L’homme politique doit assumer une forme de cynisme, mais il n’est pas « immoral » à proprement parler, il obéit à des impératifs « moraux » différents.
La pensée politique moderne est marquée par l’œuvre de Nicolas Machiavel (Le Prince, 1532). Celui-ci assimile et réduit le politique à une question de rapport de forces, de domination. Loin de l’impératif de vérité de Kant, le penseur florentin situe le fondement du pouvoir dans la politique elle-même : la prise, l’exercice et la conservation du pouvoir ne sont pas une affaire morale.
Si le mensonge en politique est concevable, sa systématisation et sa normalisation sapent les fondements de la vie démocratique. Or c’est bel et bien à cette dérive que l’on assiste dans trop de démocraties. La parole et autres tweets des politiques sont parsemés de « fake news », de contradictions, de remise en cause d’éléments factuels, scientifiques… Les faits ont peu d’importance, de valeur, sur fond d’effacement ou d’indifférence de la frontière entre le vrai et le faux.
Dès lors, toutes les opinions se valent, du moins elles n’ont pas besoin d’être étayées par les faits et l’état de la connaissance.
Espace du débat et de la compétition politique, les réseaux sociaux gouvernés par des algorithmes biaisés, où la “viralité“ prime sur la vérité, sont de puissants vecteurs de diffusion de la désinformation : la loi de la jungle y règne, tout y est permis, le vrai, le faux, l’insulte, la manipulation du réel par la grâce de l’IA.
Ce brouillage des frontières entre fait et rumeur, entre information et commentaire, entre science et opinion, entre enquête et délire, entre expression officielle et libre parole, apparaît susceptible de saper les bases de la confiance dans les paroles. De manière cynique, les acteurs de la post-vérité n’hésitent pas à invoquer la liberté d’expression pour diffuser leur discours sans contrôle et accuser de censure les tenants de la régulation du numérique.
Cette dérive du débat démocratique est loin d’être anecdotique : c’est un symptôme de la crise des démocraties : échanger des opinions fondées sur des faits, le savoir, c’est aussi cela la démocratie. La dénaturation ou l’ignorance des faits ne porte pas seulement atteinte aux conditions du débat démocratique, mais à notre capacité à vivre ensemble dans un monde commun. Car, sans savoir partagé – dont l’exercice de la rationalité scientifique, avec ses limites, est l’un des garants –, comment débattre et juger collectivement ? La post-vérité nourrit des thèses complotistes et la suspicion généralisée.
La dénaturation ou l’ignorance des faits ne porte pas seulement atteinte aux conditions du débat démocratique, mais à notre capacité à vivre ensemble dans un monde commun.
Au-delà de l’effritement d’un certain souci de vérité dans le débat public, un tel environnement dégradé où se développent désinformation et confusionnisme, c’est souvent celui qui parle le plus fort (à défaut d’argument) qui retient l’attention et a le dernier mot. L’hystérisation et la vacuité qui caractérisent parfois le débat public nourrissent le « malaise démocratique ».
Un débat public qui tend à se confondre avec des polémiques aussi violentes que stériles, animées par des arguments sans fondement, des stratégies de communication et autres jeux d’ego. Trop d’acteurs de la vie publique se complaisent dans les postures, le langage outrancier et les opinions caricaturales, se détournant allègrement des exigences constitutives de la vie des idées et de la pensée critique. Pour sortir de ce brouillard où le faux vaut plus ou moins le vrai, il faudrait que les uns et les autres puissent retrouver une boussole morale.