Dans une interview exclusive accordée à L’Économiste Maghrébin, Ilhem Hamzaoui, expert-comptable spécialisée en comptabilité carbone, livre les résultats d’une étude inédite sur les émissions carbone du secteur financier tunisien. Un travail de terrain qui révèle un constat aussi contre-intuitif que préoccupant : derrière chaque crédit accordé se cache une empreinte climatique que le secteur bancaire n’a pas encore pleinement appris à mesurer.
L’idée est tenace : les banques ne polluent pas. Pas d’usines, pas de cheminées, pas d’émissions directes visibles. Mais Ilhem Hamzaoui s’attache à déconstruire cette perception. Le secteur financier, explique-t-elle, peut exercer un impact climatique bien supérieur à celui de nombreux secteurs industriels. Et ce, non pas en raison de ce qu’il consomme directement, mais en raison de ce qu’il finance. Une banque, souligne-t-elle, est aujourd’hui en mesure de financer plus d’émissions de carbone qu’un pays entier.
Des indicateurs existent désormais pour objectiver ce constat : ils permettent de calculer le volume de CO₂ équivalent associé à chaque million de dinars financés. Autrement dit, chaque crédit accordé, chaque investissement, chaque projet soutenu est porteur d’une empreinte carbone désormais quantifiable.
Une étude aux résultats saisissants
C’est dans ce cadre que l’expert-comptable a conduit une étude portant sur une seule classe d’actifs (parmi les dix reconnues par la méthodologie internationale) au sein d’une banque privée tunisienne. Le périmètre, volontairement restreint, visait à produire un résultat précis et méthodologiquement solide.
Le résultat s’est révélé particulièrement éloquent : les émissions calculées pour cette unique classe d’actifs ont dépassé celles d’une cimenterie dotée d’une capacité de production supérieure à un million de tonnes par an. Notre invitée précise que ce chiffre illustre avec force la capacité du secteur financier à peser sur le climat, non pas par ses activités propres, mais par les activités économiques polluantes qu’il rend possibles grâce au financement.
S’agissant de l’état des lieux du secteur bancaire tunisien, qui compte aujourd’hui plus de vingt établissements cotés et non cotés en Bourse, Ilhem Hamzaoui dresse un tableau nuancé. Les travaux relatifs aux émissions financées et à la méthodologie PCAF (Partnership for Carbon Accounting Financials), référence internationale en la matière, demeurent encore relativement limités. À ce jour, une seule banque tunisienne dispose officiellement d’un membership PCAF.
Pour autant, notre invitée note une accélération progressive, notamment à la faveur de nouvelles communications intervenues fin 2025 et début 2026. Plusieurs projets et réflexions sont actuellement en cours dans le secteur autour des bilans carbone, des émissions financées, des risques climatiques et de l’intégration progressive des critères ESG (environnement, social, gouvernance).
Ce qui frappe particulièrement l’expert-comptable, c’est que dès le premier exercice de calcul réalisé selon ces méthodologies internationales, les résultats révèlent des impacts climatiques considérables, parfois supérieurs à ceux de secteurs industriels traditionnellement perçus comme les plus polluants. La question, conclut-elle, n’est plus de savoir si la finance est concernée par le climat, mais à quelle vitesse elle va intégrer cette transformation mondiale.
Vers une adoption généralisée de la méthodologie PCAF
En matière de recommandations, Ilhem Hamzaoui est sans ambiguïté : les banques tunisiennes doivent adopter la méthodologie PCAF, aujourd’hui référence mondiale pour mesurer les émissions de gaz à effet de serre associées aux activités de financement. Le principe en est relativement accessible : chaque établissement calcule la part des émissions carbone qui lui est imputable, proportionnellement au financement qu’il a accordé.
Notre invitée rappelle par ailleurs que la nouvelle version de cette méthodologie, entrée en vigueur en 2026, couvre désormais dix classes d’actifs contre sept auparavant, témoignant de la montée en technicité et en structuration de la mesure climatique dans le secteur financier. Un signal fort, estime-t-elle, que la décision de crédit ne peut plus être dissociée de ses implications climatiques.