La perception de l’Iran comme menace stratégique régionale et internationale est liée à son « programme nucléaire ». Sous couvert d’un programme d’énergie civile, l’Iran est soupçonné de vouloir se doter de l’arme nucléaire. C’est l’une des clefs de l’analyse de la guerre au Moyen-Orient. D’une part, si l’Iran était doté de l’arme nucléaire, cela aurait dissuadé Israël et les Etats-Unis de l’attaquer. D’autre part, si les Occidentaux refusent que l’Iran accède à l’arme nucléaire, c’est aussi parce qu’ils tiennent au monopole d’Israël en la matière, unique puissance nucléaire de la région. L’occasion de mettre en perspective cette question de l’arme nucléaire dans les relations internationales modernes, en sachant que l’irruption de l’arme atomique et de sa capacité dissuasive a introduit une rupture stratégique radicale entre les puissances.
L’irruption de l’arme nucléaire dans les relations internationales
L’irruption et la diffusion de l’arme nucléaire sont intimement liées à l’hypothèse d’une Troisième Guerre mondiale. L’ère nucléaire ne fait pas disparaître la guerre, mais son déclenchement devient moins concevable – car plus risqué – contre une puissance qui dispose de l’arme atomique. C’est l’essence même de la dissuasion nucléaire.
Du point de vue de la sécurité d’un Etat, la possession de l’arme nucléaire est un argument décisif dans les rapports avec les autres puissances étatiques. L’arme nucléaire jouit en effet d’un statut particulier, d’exception, lié à sa fonction stratégique de dissuasion. Unique en son genre, la dissuasion nucléaire comme outil de dialogue stratégique entre puissances suppose la combinaison d’une volonté politique et d’une capacité militaire (à savoir l’utilisation de l’arme nucléaire par différents moyens terrestres, maritimes et aériens).
La doctrine défensive de la « dissuasion nucléaire » consiste à prévenir un acte d’agression en signifiant à l’adversaire que les coûts d’une telle décision excéderaient ses bénéfices. Compte tenu du risque de destruction mutuelle, la dissuasion est réciproque en cas de confrontation entre puissances nucléaires : elle procède ici d’une crainte mutuelle des implications de l’emploi en premier de l’arme nucléaire. Le risque de destruction mutuelle vise ainsi à éviter une confrontation nucléaire.
La dissuasion ainsi conçue comme un « équilibre de la terreur » est celle qui a prévalu dans les relations entre l’URSS et les Etats-Unis, pendant la guerre froide.
A l’inverse, dans le cas des guerres en Ukraine et en Iran, quand une puissance nucléaire (la Russie en l’occurrence) menace d’utiliser l’arme nucléaire (même à vocation « tactique ») contre une puissance non dotée, on sort de la dissuasion nucléaire.
Les hypothèses du recours à l’arme nucléaire dépendent de la doctrine de la dissuasion nucléaire définie par chaque puissance concernée, qui peut jouer d’une certaine « ambiguïté stratégique » (au sujet de la ligne rouge ou du seuil au-delà duquel le recours à l’arme nucléaire devient une option). Si celui-ci correspond le plus souvent à l’hypothèse d’une « menace existentielle » assimilable à une atteinte de l’intégrité territoriale, les armes nucléaires « tactiques » ouvrent des possibilités d’usage (sur un terrain d’opération) plus larges.
La dissuasion nucléaire connaît des limites : elle ne protège pas contre les attaques commises par des entités infra-étatiques (cas des attaques terroristes massives qui ont frappé des puissances nucléaires, des Etats-Unis au Pakistan, en passant par la France ou le Royaume-Uni) elle n’empêche pas le déclenchement de conflits armés conventionnels ou infra-étatiques. Elle limite la confrontation directe, frontale, mais accroît le risque de confrontation indirecte.
L’arme centrale d’une 3e Guerre mondiale ?
Dès 1945, la peur de l’apocalypse nucléaire et de l’annihilation complète de l’espèce humaine est largement partagée : la Troisième Guerre mondiale est pensée comme la dernière. Cette menace a joué un rôle déterminant dans la reconfiguration de l’ordre international d’après-guerre, notamment dans la formation des blocs américain et soviétique.
L’idée de Troisième Guerre mondiale survit à la guerre froide. Certes, pendant un laps de temps après l’effondrement de l’URSS, certains, comme le politiste américain Francis Fukuyama, imaginent la disparition de toutes les guerres, et donc « la fin de l’histoire ». Mais cette illusion, nourrie par une vision eurocentrée, ne dure pas. Depuis l’attaque de la Russie contre l’Ukraine et l’agression israélo-américaine contre l’Iran, l’ambition de se doter de l’arme nucléaire pour se protéger revient en force en Arabie saoudite, en en Turquie…