Alors que le conflit entre les États-Unis, Israël et l’Iran s’installe dans la durée, le politologue tunisien Riadh Sidaoui décrypte, dans une déclaration à L’Economiste Maghrébin, une escalade aux conséquences potentiellement mondiales. Entre guerre totale, enjeu pétrolier et risque d’enlisement militaire, il met en garde contre des choix stratégiques lourds de dangers.
Riadh Sidaoui estime que les États-Unis et Israël ont engagé une guerre totale contre l’Iran, visant à la fois ses installations nucléaires, ses infrastructures industrielles et civiles. Il souligne toutefois que les infrastructures énergétiques constituent une ligne rouge, en raison de la menace iranienne de riposter en ciblant les installations pétrolières et gazières dans toute la région du Golfe.
Le politologue explique que cette menace confère à l’Iran un levier stratégique majeur, en particulier via le détroit d’Ormuz, par lequel transite une part essentielle du pétrole mondial. Il précise que toute perturbation majeure pourrait entraîner une flambée des prix du baril, susceptible d’atteindre des niveaux critiques pour l’économie mondiale et américaine.
Selon lui, cette variable énergétique constitue le principal facteur susceptible de freiner l’escalade américaine, d’autant que les marchés financiers ont déjà réagi négativement à la hausse des prix de l’énergie.
Une guerre controversée jusque dans le camp occidental
Le politologue tunisien affirme que ce conflit ne correspond ni aux intérêts du peuple américain ni à ceux de son économie, mais qu’il s’inscrit avant tout dans la stratégie du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu. Il considère que ce dernier a réussi à entraîner Donald Trump dans une confrontation que les précédentes administrations américaines avaient évitée.
Riadh Sidaoui souligne l’existence de critiques au sein même des États-Unis, y compris dans le camp républicain, notamment parmi les partisans du mouvement « Make America Great Again », qui rejettent une guerre jugée étrangère aux Américains.
Il ajoute que plusieurs alliés occidentaux, y compris le Royaume-Uni et la France, ont exprimé des réserves quant à la légalité de cette guerre, perçue comme non conforme au droit international. Il juge qu’une opération terrestre constituerait une erreur majeure pour Washington. Notre invité rappelle que, depuis la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis ont connu des échecs répétés dans ce type d’engagements, citant les guerres de Corée, du Vietnam, d’Afghanistan et d’Irak.
Il souligne encore que si les États-Unis disposent d’une supériorité aérienne indéniable, les opérations au sol se sont souvent soldées par des pertes importantes et des retraits contraints. Il estime qu’une intervention en Iran exposerait l’armée américaine à un scénario comparable, voire plus complexe.
Le politologue insiste sur les spécificités iraniennes : un territoire vaste, une population de plus de 90 millions d’habitants, une armée déterminée et des forces paramilitaires prêtes à mener des actions de type guérilla. Il évoque également un soutien logistique extérieur, notamment de la Chine et de la Russie. Dans ces conditions, il considère qu’une guerre terrestre pourrait marquer la fin politique de Donald Trump.
Le facteur géographique et humain, clé du conflit
Riadh Sidaoui souligne que la géographie iranienne, notamment ses zones montagneuses, constitue un avantage stratégique pour les forces locales, familières du terrain. Il rappelle que les échecs américains passés s’expliquent en grande partie par cette asymétrie.
Il insiste également sur la capacité de mobilisation de l’Iran, qui pourrait aligner plusieurs millions de combattants déterminés à défendre leur territoire, renforçant ainsi le risque d’enlisement. Le politologue identifie deux scénarios principaux. Le premier, qu’il qualifie de rationnel, verrait Donald Trump proclamer une victoire stratégique et accepter une désescalade, sous l’influence des institutions militaires américaines.
Le second scénario, jugé plus dangereux, serait celui d’une escalade chaotique, alimentée par l’influence israélienne, avec un durcissement du conflit et un risque accru de déstabilisation régionale. Riadh Sidaoui souligne que les menaces iraniennes sur les infrastructures énergétiques régionales pourraient provoquer une explosion des prix du pétrole, mettant en difficulté l’économie américaine et mondiale.
Notre invité précise que les frappes ont affaibli les courants modérés en Iran, renforçant les factions les plus radicales, notamment au sein des Gardiens de la révolution. Il considère que cette évolution réduit les marges de compromis et durcit la posture iranienne.
Dans ce contexte, un retrait du traité de non-prolifération nucléaire marquerait, selon lui, une escalade majeure, traduisant un basculement stratégique du régime.
L’île de Kharg, un enjeu stratégique central
Le politologue explique que cette île constitue une infrastructure vitale pour l’économie iranienne, assurant plus de 70 % des exportations de pétrole du pays. Elle abrite également des installations militaires et logistiques essentielles. Il souligne que toute tentative de contrôle de cette île exposerait les forces américaines à des attaques depuis les côtes iraniennes, transformant potentiellement l’opération en piège militaire.
Au final, Riadh Sidaoui considère que l’Iran conserve un levier stratégique déterminant à travers le contrôle du détroit d’Ormuz et la menace sur les marchés pétroliers. Et d’ajouter que cette réalité pourrait contraindre Washington à revoir sa stratégie, face au risque d’une crise économique globale. Le politologue conclut que, dans ce conflit, la variable énergétique pourrait s’avérer plus décisive que la puissance militaire elle-même.