Le président Trump et son conseiller économique, Stephen Miran, tentent de justifier leur politique tarifaire agressive par la nécessité de réduire le déficit chronique de la balance commerciale des États-Unis et d’éviter une augmentation exponentielle de la dette publique.
La problématique qui se pose à eux est : comment maintenir la confiance des investisseurs internationaux lorsque, année après année, le déficit commercial américain dépasse les 3 % du PIB ? Les projets budgétaires de Trump, qui mêlent réductions d’impôts pour les plus riches et dépenses ambitieuses, pourraient accroître la dette publique des États-Unis de 20 %, celle-ci atteignant déjà 110 % du PIB.
Cela ne risquerait-il d’augmenter considérablement le coût des intérêts, qui dépasse déjà le budget militaire du pays, dans un contexte où la part de l’économie américaine dans l’économie mondiale continue de diminuer ?
Le privilège outrancier du dollar …
Ce qui est nouveau, c’est que Stephen Miran et ses soutiens ont pris conscience que l’utilisation mondiale du dollar comme monnaie de réserve et la demande incessante des investisseurs pour des actifs libellés en dollars, perçus comme les plus sûrs, entraînent une surévaluation du dollar, nuisant à la compétitivité de l’industrie manufacturière américaine. Stephen Miran fait référence à l’économiste belge Robert Triffin (1911-1993), qui, dès les années 1950, avait formulé son célèbre dilemme : « Une monnaie nationale utilisée comme monnaie mondiale ne peut pas simultanément répondre aux objectifs de stabilité macroéconomique du pays émetteur et aux besoins de liquidité de l’économie mondiale ».
Cependant, les stratèges américains et autres têtes bien pensantes, refusent de tirer les conséquences systémiques de cette prise de conscience. A savoir la nécessité d’une approche coopérative visant à établir une monnaie multilatérale qui ne serait pas adossée à la dette d’une économie nationale, afin de répondre durablement aux besoins de liquidité et d’actifs sûrs au niveau mondial.
Au lieu de cela, ils souhaitent maintenir ce qu’avait appelé Giscard d’Estaing en 1965 « l’exorbitant privilège » du dollar, permettant aux États-Unis de vivre au-dessus de leurs moyens et d’imposer leurs objectifs de politique étrangère en contrôlant les paiements internationaux, qui transitent presque toujours par des banques américaines en raison de l’utilisation du dollar.
Le programme économique et monétaire de l’administration Trump vise essentiellement à transférer le coût du système actuel aux autres nations, en préservant les avantages financiers et géopolitiques de la suprématie dollar. En instaurant un choc tarifaire, l’administration cherche à intimider ses partenaires et à créer un nouveau rapport de force. Tout en annonçant qu’une étape suivante plus contraignante obligerait les partenaires des États-Unis à accepter un réalignement monétaire, dévaluant substantiellement le dollar. Tout en leur imposant, sous la menace d’une perte de protection militaire, de continuer à financer le Trésor américain à des conditions favorables et sur des délais de plus en plus longs.
Une pluralité de monnaies de réserve ?
Le désordre sur les marchés financiers, avec la hausse des taux des obligations à long terme américaines, reflète un doute croissant quant à la capacité du dollar de maintenir son statut de monnaie refuge. Comme l’a récemment écrit un éditorialiste du Financial Times, « un monde post-dollar est possible ». Tandis que l’économiste américain Michael Pettis avance que « l’Amérique serait mieux sans le dollar mondial », une thèse défendue depuis longtemps par l’Association Internationale Tracfin, puis par les pays BRICS.
Mais alors, quel serait le système qui pourrait remplacer celui fondé sur le dollar ? À court terme, beaucoup de macrofinanciers envisagent une transition vers une pluralité de monnaies de réserve. L’Union européenne pourrait, par le biais d’émissions massives d’obligations, encourager l’internationalisation de l’euro. Tandis que le Royaume-Uni, le Japon et la Chine feraient de même avec leurs monnaies respectives.
Cependant, aucune de ces monnaies ne dispose d’un marché des capitaux suffisamment vaste et liquide pour remplacer celui du dollar. De plus, un tel système multipolaire pourrait s’avérer très instable, les investisseurs pouvant à tout moment passer d’une monnaie à l’autre, en fonction des variations des politiques monétaires des banques centrales émettrices.
Pour autant, le dilemme de Triffin s’appliquerait également à ce système, chaque banque centrale risquant de perdre le contrôle de sa politique monétaire pour répondre aux besoins de liquidité des partenaires extérieurs.
Un nouveau Bretton Woods ?
Face à la crise grave qui se profile, il est temps de commencer à envisager un nouveau Bretton Woods.
À plus long terme, une alternative pourrait consister à délester à la fois les États-Unis et leurs concurrents potentiels de la tâche quasi impossible d’émettre et de gérer une monnaie à l’échelle mondiale, en confiant cette responsabilité à une institution multilatérale, comme le Fonds Monétaire International (FMI), dont le mandat, les ressources, l’autorité et la gouvernance devraient être profondément renforcés. Un embryon de monnaie mondiale existe déjà : le Droit de Tirage Spécial (DTS).
Malheureusement, jusqu’à présent, les pays industrialisés n’ont permis au DTS que de jouer un rôle marginal dans les réserves de change. En 2011, Michel Camdessus, ancien directeur général du FMI, soutenu par Alexandre Lamfalussy, ancien directeur général de la Banque des Règlements Internationaux, et 18 personnalités financières de premier plan, dont Paul Volcker, ancien président de la FED, avaient publié un rapport proposant de construire un système monétaire international plus efficace et équitable, où le DTS, géré par le FMI, deviendrait l’instrument principal de gestion de la liquidité internationale.
Malheureusement, ce rapport est resté lettre morte
Ne serait-il pas temps pour les pays occidentaux, les BRICS, les Africains… de remettre cette proposition augmentée au goût du jour sur la table et de la promouvoir dans le cadre d’un Système Financier International plus global et plus juste ?
Cela exigera patience et détermination, une réforme d’une telle ampleur étant difficilement envisageable sans le consentement explicite ou implicite des États-Unis.
Toutefois, face à la crise imminente qui nous menace, il est grand temps de réfléchir à un nouveau Bretton Woods.
… à suivre…
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* Dr. Tahar EL ALMI,
Economiste-Economètre.
Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,
Psd-Fondateur de l’Institut Africain
D’Economie Financière (IAEF-ONG)