Deux regards croisés Sana Ghenima et Ezzeddine Zayani
La réélection de Lula face à Jair Bolsonaro dépasse le simple résultat électoral brésilien. Elle traduit une remobilisation populaire autour du bilan social, de la défense des travailleurs et de l’affirmation de la souveraineté nationale. Au-delà du Brésil, cette victoire interroge l’évolution des rapports entre pouvoir, économie et citoyens. L’Économiste Maghrébin a recueilli deux lectures tunisiennes : celle de Sana Ghenima, présidente de l’association Femmes et Leadership, et celle d’Ezzeddine Zayani, ancien diplomate.
Une victoire de valeurs

“ Les pronostics n’étaient pas favorables à Lula avant le second tour. Pourtant, une véritable remobilisation s’est produite”, estime-t-elle. À ses yeux, ce duel a dépassé le simple affrontement politique : “ il a été une leçon de valeurs”.
Elle relève notamment la réponse de Lula après avoir été traité de “ monsieur neuf doigts”, en référence à l’accident qui lui a coûté un doigt alors qu’il était ouvrier à 17 ans. “ Lula a répondu par un plaidoyer en faveur des travailleurs, de ceux qui produisent, qui suent, qui sacrifient et qui font preuve d’abnégation. Il a opposé à un discours bourgeois, détaché des réalités sociales, la dignité du travail et la réalité de la majorité du peuple”, analyse Sana Ghenima.
Un bilan social qui a pesé
Sur le plan interne, la présidente de Femmes et Leadership souligne que le bilan de Lula a également joué. “ C’est un président sortant qui a été réélu à 81 ans, mais surtout un dirigeant dont l’action a produit des résultats palpables : réduction mesurable de la pauvreté, baisse du chômage et mesures favorables aux travailleurs”, explique-t-elle.
Sa défense des salariés contre les pratiques abusives de certains capitaux aurait, selon elle, consolidé son ancrage populaire. “ C’est une démarche socialiste mesurée, appuyée par une mobilisation intensive sur le terrain et sur les réseaux sociaux, ainsi que par une défense claire des valeurs démocratiques”, ajoute-t-elle.
Souveraineté et diplomatie équilibrée
Sana Ghenima propose également une lecture géopolitique. Face à Bolsonaro, Lula aurait opposé deux éléments essentiels : l’affirmation de l’autonomie brésilienne et la continuité d’une diplomatie tournée vers les pays du Sud et les Brics.
“Il a défendu la souveraineté nationale, dénoncé les ingérences étrangères et refusé toute dépendance excessive, y compris vis-à-vis des plateformes numériques”, souligne-t-elle. Mais, précise-t-elle, Lula n’a pas annoncé de rupture avec les États-Unis ou l’Europe. “ Sa politique étrangère est équilibrée : il défend ce qui sert les intérêts du Brésil, sa souveraineté, son économie, son développement et sa population, sans s’enfermer dans une logique de confrontation.”
Pour elle, cette position constitue une force : “Il n’y a pas de rupture, mais une opposition sans ambiguïté à toute forme d’ingérence.” Elle estime toutefois que le principal défi restera le compromis à trouver avec un Congrès dominé par la droite.
» Le peuple a toujours le dernier mot »

De son côté, Ezzeddine Zayani, ancien diplomate, voit dans cette réélection “ une réaction intéressante et importante”, à quelques jours du renouvellement du Congrès américain. Selon lui, l’investissement des États-Unis en faveur de Bolsonaro n’a pas permis d’imposer leur candidat.
Il considère que la victoire de Lula est aussi celle d’une grande frange du peuple brésilien. “Ils ont compris que Lula est le président qu’il leur faut et ils n’ont pas hésité à lui accorder à nouveau leur confiance”, affirme-t-il. Pour l’ancien diplomate, l’adhésion populaire demeure l’élément décisif : “On peut être riche, bien formé, mais ce qui compte le plus, c’est d’être proche de son peuple.”
Des retombées en Amérique latine et en France
Ezzeddine Zayani estime que cette réélection aura des retombées importantes, notamment en Amérique latine. Selon son analyse, la politique américaine dans la région a suscité des réserves chez plusieurs dirigeants latino-américains. La victoire de Lula pourrait encourager une dynamique de plus grande autonomie régionale.
Il y voit également un signal pour la France, notamment pour Jean-Luc Mélenchon et les forces de gauche qui avaient soutenu Lula. “ C’est une bouffée d’oxygène pour le candidat français Jean-Luc Mélenchon, qui s’en est d’ailleurs félicité”, indique Ezzeddine Zayani.
Il critique également le rôle de certains instituts de sondage, estimant que la majorité d’entre eux avaient donné Bolsonaro vainqueur. “On ne peut plus parler seulement d’instituts de sondage, mais d’instituts de formation d’opinion. Ils essaient d’imposer leur vérité, alors que le peuple a toujours le dernier mot”, affirme-t-il.
Remettre l’humain au centre
Au-delà du cas brésilien, les deux intervenants convergent sur une lecture plus large : les crises successives en Europe, en Amérique latine ou dans la région poussent les citoyens à exiger des politiques plus proches de leurs préoccupations sociales.
Pour Sana Ghenima, il ne s’agit pas seulement d’un retour de la gauche. “La polarisation classique gauche-droite est devenue plus complexe. Mais il existe une tendance à vouloir humaniser le pouvoir, à remettre les questions sociales, le pouvoir d’achat, les conditions de vie et le bien-être au centre de l’action publique” , estime-t-elle.
“Quel que soit le modèle choisi, libéral, socialiste ou social-démocrate, l’essentiel est de remettre l’humain au centre de la gouvernance”, résume-t-elle, avant d’appeler à tirer les leçons de cette expérience pour la Tunisie : “ La souveraineté, ce sont aussi des résultats tangibles. C’est ce que je souhaite pour notre pays.”
Et enfin pour Ezzeddine Zayani, ce résultat dément les pronostics de la majorité des instituts de sondage brésiliens et rappelle que la volonté des électeurs reste l’arbitre final.