À l’occasion des 70 ans des relations tuniso-allemandes, Nizar Yaïche, ancien ministre des Finances et expert international, alerte sur le faible poids de la Tunisie dans la création de valeur des investissements industriels européens. Malgré ses atouts en matière de compétences, de coûts et de proximité, le pays reste largement cantonné à la sous-traitance à faible valeur ajoutée.
La Tunisie dispose de plusieurs avantages pour renforcer son intégration industrielle avec l’Allemagne et, plus largement, avec l’Europe. Compétences disponibles, coûts de main-d’œuvre compétitifs, proximité géographique et accès aux marchés africains constituent autant de leviers pour attirer les investisseurs et développer des activités industrielles à plus forte valeur ajoutée. Pourtant, ces atouts ne se traduisent pas encore par une contribution significative à la richesse générée par les investissements industriels européens.
C’est le décalage mis en évidence par Nizar Yaïche lors de son intervention consacrée au diagnostic général de l’industrie tunisienne, dans le cadre d’une rencontre organisée par la Konrad-Adenauer-Stiftung (KAS) Tunisie et la Conect sur le thème « 70 ans de partenariat tuniso-allemand : de la coopération à la co-construction industrielle ».
0,11 % du chiffre d’affaires : le poids limité de la Tunisie
Les chiffres présentés par Nizar Yaïche illustrent l’écart entre le potentiel industriel tunisien et la valeur que le pays parvient à capter. Selon les données avancées par l’intervenant, la Tunisie ne représenterait que 1 % des emplois créés par les investissements industriels extérieurs à l’Union européenne, tandis que sa part dans le chiffre d’affaires associé à ces investissements se limiterait à 0,11 %, soit environ un millième du total.
Le chiffre d’affaires généré par emploi créé en Tunisie atteindrait, par ailleurs, environ 42 000 euros par an, un niveau que Nizar Yaïche juge nettement inférieur à celui enregistré dans plusieurs autres pays.
Ces indicateurs posent une question centrale : au-delà des emplois créés, quelle richesse les investissements industriels européens génèrent-ils réellement en Tunisie ? Pour l’intervenant, le nombre d’implantations ou les effectifs annoncés ne suffisent pas à mesurer les bénéfices d’un partenariat industriel. La capacité à développer des compétences, à maîtriser des technologies et à produire davantage de valeur ajoutée constitue un critère tout aussi déterminant.
Le problème ne réside donc pas dans l’absence d’investissements étrangers, mais dans la place occupée par la Tunisie au sein des chaînes de valeur industrielles. Comme le souligne Nizar Yaïche, son diagnostic porte précisément sur ces investissements et non sur l’ensemble de l’industrie tunisienne.
Des atouts compétitifs qui ne suffisent plus
Ce constat est d’autant plus frappant que la Tunisie possède plusieurs avantages susceptibles de renforcer son attractivité industrielle. Nizar Yaïche met notamment en avant la compétitivité des coûts de main-d’œuvre, la disponibilité des talents et la proximité géographique avec l’Europe.
L’accès au marché africain représente également un levier stratégique. La population du continent pourrait atteindre 2,5 milliards de personnes d’ici à 2050, selon la projection évoquée par l’intervenant. Cette évolution ouvre des perspectives pour les entreprises qui souhaitent faire de la Tunisie une base de production et de développement vers les marchés africains.
Des réussites industrielles montrent déjà que cette ambition est possible. Nizar Yaïche cite des entreprises dont les activités s’appuient sur des compétences tunisiennes et qui ont développé des centres d’expertise capables de rayonner au-delà du marché national. Ces expériences démontrent que le pays peut accueillir des activités plus complexes et participer davantage à la création de valeur.
Il rappelle également qu’au lendemain de la révolution tunisienne, alors que l’environnement était marqué par l’incertitude, des salariés tunisiens se sont mobilisés pour protéger les investissements étrangers. À ses yeux, cet épisode témoigne de leur engagement et de leur contribution à la continuité des activités économiques.
Pour autant, ces atouts ne suffisent pas à garantir une meilleure position dans les chaînes de valeur européennes. L’enjeu consiste désormais à transformer les avantages de localisation en capacités industrielles, technologiques et commerciales durables.
La sous-traitance, une limite à dépasser
Pour Nizar Yaïche, le modèle actuel atteint ses limites lorsque les investissements se traduisent principalement par des emplois sans permettre à la Tunisie de capter une part plus importante du chiffre d’affaires et de la valeur créée. Il décrit ainsi la place occupée par le pays dans une partie de ces investissements comme celle d’un sous-traitant à faible valeur ajoutée.
Cette analyse ne remet pas en cause l’utilité des implantations étrangères ni les emplois qu’elles génèrent. Elle interroge plutôt leur contribution à la transformation de l’économie tunisienne. Une activité industrielle peut créer des postes et soutenir les exportations sans nécessairement favoriser une montée en gamme suffisante des entreprises locales.
La réponse passe, selon lui, par une évolution du partenariat avec l’Europe. Plutôt que de rester cantonnée à l’exécution de certaines étapes de production, la Tunisie doit pouvoir prendre une place plus importante dans la conception, l’innovation, la maîtrise technologique et le développement des produits.
Cette ambition suppose de privilégier la complémentarité et la coproduction, afin que les entreprises tunisiennes et européennes construisent ensemble des activités industrielles et des chaînes de valeur plus intégrées. Elle nécessite également des mécanismes de financement capables de soutenir l’investissement productif sans alourdir davantage l’endettement des entreprises et de l’État.
Le prochain budget européen, une échéance stratégique
Le calendrier européen constitue, à cet égard, un enjeu important. Nizar Yaïche appelle à saisir les discussions autour du prochain cadre budgétaire de l’Union européenne, qui doit débuter en 2028, pour repositionner la coopération industrielle entre les deux rives.
Il évoque des orientations susceptibles de réduire les ressources consacrées à l’action extérieure européenne. Les chiffres circulant à ce sujet, dont une baisse de 17 %, ne sont toutefois pas encore définitifs, précise-t-il. Cette perspective renforce, selon lui, la nécessité de préparer des propositions concrètes et de défendre une ambition commune avant l’ouverture de ce nouveau cycle.
La Tunisie doit ainsi dépasser une logique fondée principalement sur l’attractivité de ses coûts et le volume des emplois créés. Pour tirer pleinement parti de son partenariat avec l’Europe, elle doit chercher à accroître la valeur qu’elle génère, les compétences qu’elle développe et la place qu’elle occupe dans les chaînes de production.
Le chiffre de 0,11 % résume le décalage que Nizar Yaïche souhaite mettre en lumière. Au-delà des investissements annoncés, la question est désormais de savoir comment faire de la coopération industrielle tuniso-européenne un véritable moteur de création de richesse en Tunisie.