Face à un déficit mondial estimé à 800 millions d’emplois et à l’arrivée de 1,2 milliard de jeunes sur le marché du travail dans les dix à quinze prochaines années, le président du Groupe de la Banque mondiale, Ajay Banga, appelle à faire évoluer le modèle de développement. Sa vision : mobiliser ensemble finances publiques, investissements privés, philanthropie et technologie pour créer des emplois à grande échelle.
Intervenant devant les ministres des Finances et les dirigeants mondiaux réunis à Bangkok, Ajay Banga a dressé un constat sans concession. Trois ans après son arrivée à la tête de l’institution, les défis demeurent immenses : conflits persistants, marges budgétaires réduites, endettement croissant et coût élevé des produits essentiels, de l’énergie aux engrais.
Mais le défi démographique constitue, selon lui, l’enjeu central des prochaines décennies. D’ici dix à quinze ans, 1,2 milliard de jeunes entreront sur le marché du travail, alors que celui-ci ne devrait offrir qu’environ 400 millions d’emplois. « Cette génération façonnera le siècle à venir », a-t-il averti, estimant que les choix effectués aujourd’hui détermineront son avenir.
Faire plus avec moins
Pour Ajay Banga, la réponse ne peut plus reposer uniquement sur l’aide au développement traditionnelle. Il appelle à un changement de paradigme : passer d’un modèle fondé sur l’altruisme à un modèle bâti autour d’intérêts économiques partagés, d’investissements et de résultats mesurables.
L’avenir du développement, explique-t-il, dépendra de la capacité à réunir finances publiques, capitaux privés, philanthropie et technologie autour des besoins spécifiques de chaque pays. Là où les besoins et les risques sont les plus élevés, le financement public et concessionnel restera essentiel. À mesure que les pays se renforcent, l’investissement privé et l’accès aux marchés doivent prendre une place plus importante.
Cette trajectoire existe déjà : 35 pays sont passés de l’Association internationale de développement (IDA) à la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD), tandis que 23 pays sont devenus eux-mêmes donateurs de l’IDA.
Une Banque mondiale transformée
Le président de la Banque mondiale a également présenté les réformes engagées au sein de l’institution. La préparation des projets est passée de 19 à 9 mois. Les 153 indicateurs de performance ont été remplacés par 22 indicateurs centrés sur l’impact. Le financement lié aux résultats est passé d’environ un tiers à la moitié du total.
La réingénierie du bilan de la BIRD a permis de dégager plus de 100 milliards de dollars de capacité de prêt supplémentaire sur une décennie. Par ailleurs, la plateforme de cofinancement numérique entre banques multilatérales de développement a triplé en deux ans, atteignant environ 250 projets en quête de 138 milliards de dollars de financement.
L’emploi comme boussole
La stratégie de la Banque mondiale repose désormais sur trois piliers : les infrastructures physiques et humaines, la certitude réglementaire et le passage à l’échelle. L’an dernier, près de 40 milliards de dollars, soit presque un tiers du financement de l’institution, ont été consacrés à l’électricité, à l’eau, aux transports, à la connectivité numérique, à la santé, à l’éducation et aux compétences.
Les résultats commencent à se faire sentir. La mobilisation de capitaux privés est passée d’environ 35 milliards de dollars en 2022 à 112 milliards de dollars l’an dernier, soit un triplement. Le financement total, incluant les ressources propres de la Banque mondiale, a dépassé 230 milliards de dollars.
Près de 55% de ces financements ont été orientés vers les infrastructures et l’énergie, l’agro-industrie, la santé, le tourisme et l’industrie manufacturière à forte valeur ajoutée, des secteurs jugés prioritaires pour la création d’emplois. Les co-bénéfices climatiques du Groupe de la Banque mondiale ont atteint 96 milliards de dollars sur un an, dont 48 milliards provenant de capitaux privés.
Énergie, eau, agriculture et santé
Ajay Banga a détaillé plusieurs chantiers majeurs. À travers l’initiative Mission 300, menée avec la Banque africaine de développement, l’objectif est de donner accès à l’électricité à 300 millions de personnes en Afrique d’ici 2030. À ce jour, 59 millions de personnes en ont bénéficié, avec une accélération du rythme ces dernières années.
Sur l’eau, l’ambition est d’améliorer la sécurité hydrique de jusqu’à un milliard de personnes d’ici 2030, dont 400 millions à la charge du Groupe de la Banque mondiale. Dans l’agriculture, l’objectif est d’aider 300 millions de petits exploitants à passer de la subsistance au surplus, dont 200 millions soutenus par la Banque mondiale.
En matière de santé, l’initiative HealthWorks vise à toucher 1,5 milliard de personnes avec des services de qualité et abordables d’ici 2030. Environ 600 millions de personnes ont déjà été atteintes.
L’intelligence artificielle au service du développement
Le président de la Banque mondiale a également mis l’accent sur le rôle de la technologie. Si l’intelligence artificielle de pointe exige des moyens considérables, souvent inaccessibles aux pays en développement, l’IA pratique peut déjà transformer le quotidien : améliorer les rendements agricoles, personnaliser l’enseignement, aider les personnels de santé à mieux décider ou permettre aux entrepreneurs d’atteindre de nouveaux clients.
La Banque mondiale entend ainsi accompagner les pays dans le développement de l’électricité, de la connectivité, de l’accès aux équipements et des garanties nécessaires à l’usage de ces outils.
Un appel à l’action
Concluant son intervention, Ajay Banga est revenu aux origines de l’institution, créée en 1944, alors que le monde sortait de la guerre. « La prospérité n’est pas un prix qu’une nation remporte au détriment d’une autre », a-t-il déclaré, la comparant à « un feu qui réchauffe toutes les maisons à sa portée ».
Derrière le déficit de 800 millions d’emplois se trouvent, selon lui, des vies concrètes : une jeune diplômée sans employeur, un jeune artisan sans électricité, une génération qui s’interroge sur sa place dans le monde. « Un emploi n’est pas une statistique. Un emploi, c’est la dignité », a-t-il affirmé
Son message est clair : le déficit d’emplois est une projection, pas une fatalité. Il appartient désormais aux États, aux investisseurs et aux institutions internationales de donner à ce nouveau modèle de développement l’échelle et la vitesse exigées par la prochaine génération