Le Projet de loi de finances 2027 introduit une mesure ciblée et bienvenue : la prise en charge par l’État de 50% des primes d’assurance-crédit pour les exportations destinées aux marchés africains. Dans un contexte où le risque d’impayé et la volatilité financière constituent le principal frein pour les PME tunisiennes, ce geste incitatif envoie un signal politique clair en faveur de l’ancrage continental. Reste une question que les commentateurs n’ont pas encore posée : peut-on construire une politique d’exportation sur une subvention de prime sans traiter les blocages qui rendent cette prime souvent inutilisable ?

Sans une infrastructure numérique de renseignement commercial et une gouvernance de la donnée transfrontalière, la couverture d’assurance reste plafonnée ou refusée, rendant l’avantage fiscal inopérant. Une PME tunisienne qui veut exporter vers Abidjan ou Dakar ne bute pas d’abord sur le coût de la prime, elle bute sur l’impossibilité d’obtenir une couverture faute d’informations vérifiables sur son acheteur. Réduire le coût d’une prime qu’on ne peut pas émettre ne résout rien.
L’urgence ne réside donc pas seulement dans l’aide budgétaire, mais dans la création d’écosystèmes d’intelligence économique capables d’évaluer le risque réel à la source, en partenariat avec les chambres de commerce africaines, les institutions financières continentales et les plateformes de données commerciales émergentes sur le continent.
Du mécanisme budgétaire à l’interopérabilité des chaînes opérationnelles
Comme nous l’avons documenté dans nos tribunes précédentes sur la ZLECAf, les BRICS et le MACF, la compétitivité d’un exportateur se joue dans la continuité de la chaîne opérationnelle, pas dans un seul maillon. L’allègement de la prime d’assurance doit s’insérer dans un triptyque fluide que la mesure actuelle ne couvre pas.
La fluidité administrative et monétaire est le premier maillon. Un mécanisme numérique et automatique d’imputation de la prise en charge est indispensable pour éviter que l’entreprise n’avance les fonds ou ne subisse des retards de remboursement qui asphyxient sa trésorerie. Si la PME doit avancer l’intégralité de la prime puis attendre plusieurs mois pour récupérer 50%, le dispositif perd l’essentiel de son utilité opérationnelle.
L’interopérabilité des systèmes de paiement est le deuxième maillon. Sécuriser la couverture d’assurance est stérile si le règlement bancaire transfrontalier bloque faute de canaux financiers directs ou de correspondants bancaires adaptés entre Tunis et les capitales africaines. Nos banques publiques ne disposent pas encore d’architectures de paiement qui permettent des transactions fluides et traçables avec les principales places financières africaines.
La fluidité logistique est le troisième maillon. Le coût de la prime n’est qu’une fraction des coûts globaux d’accès au marché. Sans fluidité aux postes frontaliers et sans lignes logistiques régulières, les délais d’acheminement annulent le bénéfice de l’incitation financière. L’exportateur tunisien qui a obtenu sa couverture et sécurisé son paiement reste bloqué si sa marchandise met trois semaines à franchir une frontière terrestre.
Trois priorités pour transformer la mesure en levier structurant
Pour que la disposition du PLF 2027 devienne un véritable accélérateur de valeur, trois priorités s’imposent. La première est de concentrer l’effort sur des corridors et filières prioritaires. Plutôt que de disperser l’avantage budgétaire de manière uniforme, il convient de l’adosser aux accords-cadres de la ZLECAf et aux secteurs où la Tunisie dispose d’un avantage comparatif immédiat, agroalimentaire, pharmacie, ingénierie, composants électriques et services numériques. Une politique d’exportation qui traite tous les marchés et tous les produits de manière identique ne construit pas de positions durables.
La deuxième est d’adosser l’assurance-crédit aux outils de finance numérique. Relier les mécanismes de garantie aux nouvelles architectures de paiement régionales et aux plateformes de numérisation du commerce continental permettrait de réduire les coûts d’intermédiation et d’accélérer les cycles de règlement, transformant la couverture d’assurance en accélérateur de trésorerie plutôt qu’en charge administrative.
La troisième est de passer du contrôle a priori à la mesure d’impact réel. L’efficacité de cette mesure ne devrait pas s’évaluer au volume de primes subventionnées – elle devrait se mesurer au volume de nouveaux marchés conquis, au taux de pénétration des PME tunisiennes en Afrique et à la valeur ajoutée effectivement rapatriée. Ces indicateurs existent. Ils ne sont pas encore au cœur du dispositif de suivi.
La géographie et la budgétisation ne créent pas de flux commerciaux
L’initiative prise dans le cadre du PLF 2027 témoigne d’une volonté politique réelle de soutenir l’exportation vers le continent. Mais la géographie et les subventions d’État ne créent pas à elles seules des flux commerciaux pérennes, elles créent des conditions favorables que l’ingénierie d’exécution doit transformer en réalités économiques mesurables.
La Tunisie a signé la ZLECAf. Elle a annoncé son ambition africaine dans le Plan 2026-2030. Elle introduit maintenant un mécanisme d’incitation dans son PLF 2027. Ces trois étapes sont cohérentes. Ce qui leur manque encore, c’est l’architecture opérationnelle qui les relie, données sur le risque, interopérabilité bancaire, fluidité logistique, indicateurs d’impact.
Une subvention sans infrastructure de données est une intention sans instrument. Et une politique d’exportation sans mesure d’impact est un budget sans résultat.