En Palestine, les urnes peuvent attendre, Mahmoud Abbas, lui, reste au pouvoir. À 90 ans, le président de l’Autorité palestinienne vient de repousser une nouvelle fois les élections, prolongeant un statu quo qui dure depuis près de deux décennies. Au grand dam d’une population désabusée.
Encore un rendez-vous manqué pour la démocratie palestinienne ? À croire que Mahmoud Abbas, 90 ans, ne quittera jamais le fauteuil qu’il occupe à la tête de l’Autorité palestinienne depuis plus de vingt ans, sauf à y être contraint par une insurrection populaire, renversé par un coup d’État ou emporté par la Grande Faucheuse.
Désillusion
Entre-temps, confirmant les spéculations sur un nouveau report du scrutin – très attendu par les Palestiniens de la Cisjordanie occupée comme par la communauté internationale qui exige la tenue de législatives dans le cadre de réformes demandées notamment par l’Union européenne – le président de l’Autorité palestinienne, 90 ans, qui invoque les entraves israéliennes, a décrété samedi 10 octobre que les élections présidentielle et législatives se tiendraient simultanément le 11 septembre 2027… Mais dans les territoires occupés, ce énième report alimente une vive désillusion et un amer sentiment de déjà-vu.
Sur les réseaux sociaux palestiniens, le nouveau report suscite autant de résignation que de sarcasmes. Beaucoup y voient un prétexte de plus pour perpétuer un statu quo à bout de souffle. À plus de 90 ans, Mahmoud Abbas, dont le mandat a expiré en 2009, continue de gouverner par décrets, à la tête d’un Fatah de plus en plus contesté. A noter également qu’en 2021, il avait déjà convoqué des législatives et une présidentielle, finalement reportées sine die faute de garanties concernant leur organisation à Jérusalem-Est, annexée par Israël et où vit une importante population palestinienne.
Pour rappel, les dernières élections législatives de 2006 dans les territoires palestiniens avaient été remportées par le Hamas, qui contrôle Gaza. Le Fatah contrôle lui l’Autorité palestinienne, chargée de parties de la Cisjordanie occupée, ce qui a accentué les différends entre les deux mouvements rivaux. Depuis la rupture entre eux en 2007, le Conseil législatif palestinien, équivalent d’un Parlement, ne siège plus.
« Crime contre la démocratie »
« Par peur des élections, parce qu’il ne tient pas à ce que le peuple ait son mot à dire », accuse Esmat Mansour, journaliste et ancien responsable du Front démocratique de libération de la Palestine (FDLP), dans une vidéo adressée aux autres factions palestiniennes.
Même son de cloche de la part de Mohammed Dahlan, responsable d’une formation dissidente issue du Fatah, qui a qualifié ce report de « crime contre la démocratie ». « Mahmoud Abbas et le cercle de bénéficiaires intéressés qui l’entourent ont transformé les institutions de l’Autorité palestinienne en fief privé », a accusé dans un communiqué ce natif de Gaza, qui réside aux Émirats arabes unis.
Et comment le président nonagénaire justifie-t-il ce report ? Par des « obstacles imposés par les mesures israéliennes qui empêchent la tenue des élections à la date initialement prévue, ainsi que la nécessité de créer des conditions politiques, sécuritaires et concrètes appropriées afin de garantir des élections libres, équitables et inclusives », selon l’agence de presse officielle palestinienne, Wafa. Sachant que cette ligne officielle a été défendue par l’analyste palestinien Ghassan al-Khatib qui argue qu’un vote ne pouvait avoir lieu alors qu’« Israël pose des conditions qui ne sont pas propices à la tenue d’élections ».
« Je ne pense pas que la politique intérieure palestinienne soit la raison de ce report », a estimé cet ancien ministre de l’Autorité palestinienne, en pointant du doigt la grave situation humanitaire à Gaza, ainsi que les opérations militaires israéliennes et les attaques de colons en Cisjordanie occupée. A savoir que ces arguments ont été balayés par d’Israël, qui organise ses propres élections le 27 octobre, et qui conteste toute responsabilité : « Mahmoud Abbas, qui n’a pas organisé d’élections depuis plus de 20 ans, a une fois de plus trompé la communauté internationale », a répliqué le ministre israélien des Affaires étrangères, Gideon Saar, sur X. Et de tacler : « Sa tentative d’impliquer Israël dans cette affaire n’est qu’un nouveau mensonge ridicule destiné à se soustraire à ses responsabilités et à éviter d’avoir à rendre des comptes ».
Effet boomerang
Rappelons enfin que ce énième report constitue un sérieux revers pour l’initiative diplomatique franco-saoudienne. En juillet 2025, Paris et Riyad avaient coprésidé à l’ONU une conférence visant à relancer la solution à deux États. Le 12 septembre, 142 pays avaient soutenu la Déclaration de New York, qui trace une feuille de route vers un règlement du conflit.
Certes, la reconnaissance de l’État palestinien par la communauté internationale n’était pas formellement conditionnée à la tenue d’élections, mais le renouvellement démocratique de l’Autorité palestinienne était présenté comme une étape-clé de cette démarche, d’autant que Mahmoud Abbas s’était lui-même engagé à organiser ce scrutin. Or, en repoussant une nouvelle fois les urnes, le président palestinien fragilise ainsi l’un des arguments politiques servant de base à la crédibilité d’un futur État palestinien.