À l’approche de 2027, l’ancien diplomate Elyes Kasri avance l’idée d’ une refondation en profondeur du modèle tunisien.
Dans cette tribune, l’ancien diplomate propose l’élaboration d’un « Master Plan Tunisie 2040 », fondé sur de grands projets structurants, une nouvelle architecture de financement souverain et une diplomatie orientée vers le développement. De la transition énergétique à la valorisation du foncier, en passant par les infrastructures, la coopération décentralisée et la relance des régions, il appelle à rompre avec la gestion de l’urgence pour renouer avec la vision, la rigueur et l’audace.
Par Elyes Kasri:
« À l’aube d’une année 2027 qui s’annonce mouvementée à l’échelle mondiale et régionale, la Tunisie se trouve à la croisée des chemins. Les indices d’une relance économique durable et d’une paix sociale solide tardent à se manifester.
Pour briser ce cycle d’incertitude, il convient d’établir un bilan serein, lucide et dépassionné des choix économiques opérés depuis 2011, et même depuis les grandes orientations depuis le début du siècle, afin d’en tirer sans tarder les conclusions nécessaires.
L’État tunisien doit aujourd’hui repenser profondément son rôle social. La distribution passive de primes et d’allocations à fonds perdu a montré ses limites : elle soulage à court terme mais ne crée aucune perspective d’avenir. La véritable urgence sociale réside dans une politique volontariste de grands projets nationaux.
L’argument récurrent du manque de fonds est un faux débat. Un projet stratégique, rigoureusement pensé et aligné sur les standards de compétitivité internationaux, trouvera toujours l’assistance technique et les mécanismes de financement appropriés.
À l’inverse, le contre-exemple de l’aéroport d’Enfidha, ou le projet mort-né du port en eau profonde associé – jugé irréalisable et dommageable par de nombreux experts –, doivent servir de leçons. Il est impératif de bannir définitivement les critères électoraux ou régionalistes pour proposer des projets qui agiront comme de véritables locomotives de développement régional et national, et non comme de nouveaux fardeaux pour le Trésor public.
1. La méthode : une gouvernance scientifique pour une vision audacieuse :
La Tunisie souffre depuis le début de ce siècle d’un déficit de vision et d’audace. Pour y remédier, la démarche doit être institutionnalisée et scientifique. La charge d’élaborer un « Master Plan Tunisie 2040 » pourrait être confiée à un grand bureau d’études international, travaillant en étroite collaboration avec les meilleures compétences tunisiennes.
Chaque proposition sera soumise à une étude stricte de rentabilité socio-économique. Une fois cette feuille de route validée, sa mise en œuvre sera déléguée à un gouvernement composé de compétences sectorielles appropriées, à l’abri des turbulences politiques et guidé par un échéancier rigoureux.
Pour porter une telle ambition, la Tunisie doit inventer de nouveaux moteurs de financement souverains :
-Le premier levier est celui de la transition énergétique, qu’il convient de financer en mobilisant directement l’épargne des Tunisiens. L’État gagnerait à créer un Plan d’Épargne pour la Souveraineté Énergétique. Pour être pleinement attractif, ce dispositif financier devra être conçu pour être nettement plus incitatif et avantageux fiscalement que l’actuel Plan d’Épargne en Actions (PEA). En garantissant une exonération totale d’impôts sur les plus-values et des rendements adossés à la production d’énergies renouvelables, notamment le solaire et l’éolien, ce plan permettra de transformer chaque citoyen en co-investisseur de l’indépendance énergétique du pays. Au lieu de subir le coût de la transition, les Tunisiens en deviendront les premiers bénéficiaires financiers, sécurisant à la fois leur épargne, la paix sociale et la souveraineté nationale.
-Le second levier repose sur la force financière de la diaspora : Pour capter ces capitaux, la mise en place d’une contribution boursière attractive dédiée aux Tunisiens Résidant à l’Étranger (TRE), exclusivement libellée en devises convertibles, s’avère indispensable. Ces fonds seront directement fléchés vers les grands projets offshores, à l’instar de la cité médicale et universitaire d’El Hassiane ou du hub logistique de Bizerte. En offrant aux compatriotes à l’étranger des mécanismes de rapatriement de bénéfices garantis, des actions prioritaires et des avantages fiscaux exclusifs à la Bourse de Tunis, l’envoi de fonds de solidarité passive se transforme en un investissement stratégique et productif. C’est ainsi que la diaspora passera du statut de bailleur de fonds familial à celui de partenaire majeur de la souveraineté nationale.
2.La réinvention des relations internationales : une diplomatie du développement national au service de la Stratégie 2040 :
Pour porter et concrétiser une telle ambition, la Tunisie doit impérativement opérer une refonte doctrinale de son action extérieure, en orientant son appareil diplomatique vers une diplomatie du développement national.
Ce nouvel axe stratégique impose de subordonner les relations internationales à des critères d’efficacité économique tangibles, immédiats et mesurables, en parfaite adéquation avec la trajectoire tracée par le Master Plan 2040. Chaque mission diplomatique, chaque représentation bilatérale ou multilatérale doit désormais être évaluée à l’aune de sa contribution directe à l’effort de développement du pays.
Cette réinvention globale exige, en premier lieu, une correction structurelle majeure : la réintégration effective et institutionnelle de la coopération internationale au sein des attributions du ministère des Affaires étrangères. Le cloisonnement antérieur entre l’action diplomatique pure et les leviers de la coopération internationale (décret n : 92-1721 du 21 septembre 1992) a mécaniquement affaibli la force de frappe de l’État sur la scène internationale.
Une évaluation scientifique des retombées de cette séparation pourrait confirmer mon impression acquise au cours de quatre décennies de pratique de la diplomatie économique d’une dispersion des efforts et d’une perte d’efficience sectorielle. Rétablir cette synergie institutionnelle est un préalable indispensable pour redonner à la Tunisie une voix cohérente et unifiée face aux partenaires étrangers.
En second lieu, l’accent doit être mis sur la coopération décentralisée, un levier stratégique à forte valeur ajoutée trop longtemps relégué au second plan. Au-delà des canaux diplomatiques traditionnels bilatéraux et multilatéraux, il s’agit d’institutionnaliser de nouveaux corridors économiques en dynamisant les accords de jumelage existants et en ciblant rigoureusement des villes ou des régions mondiales dont le profil économique, technologique et scientifique s’insère de manière synchrone dans la stratégie nationale 2040.
Deux exemples concrets illustrent la viabilité de cette diplomatie d’impact :
‘Le modèle de l’axe Ariana-Karnataka : Le projet d’accord de jumelage entre le gouvernorat de l’Ariana et l’État indien du Karnataka (70 millions d’habitants) représente une opportunité majeure. Sa capitale, Bangalore, étant le berceau mondial des technologies de l’information, de l’industrie pharmaceutique, des biotechnologies et du secteur spatial, l’opérationnalisation rapide de ce partenariat pourrait servir de matrice et de modèle à l’ensemble des gouvernorats tunisiens pour capter le transfert technologique à la source.
-L’ancrage industriel Bizerte-Rostock : Conclu en février 2017 lors de la visite officielle du chef du gouvernement tunisien à Berlin, le jumelage stratégique entre Bizerte et Rostock — l’un des principaux pôles commerciaux, de croisière et de chantiers navals civils et militaires de la mer Baltique — offre un cadre opérationnel immédiat. La motivation des partenaires allemands constitue un levier technique et financier concret pour l’édification du futur pôle naval de Bizerte.
3.Les 8 piliers du Master Plan Tunisie 2040 (Propositions indicatives):
1. La désaffectation de l’aéroport Tunis-Carthage : Devenu obsolète, il bloque le développement urbain de toute la capitale et de sa périphérie. Au-delà de sa vétusté technique irrémédiable, sa gouvernance est aujourd’hui prise en otage par des pratiques et des réseaux d’intérêts corporatistes qui agissent comme une véritable métastase, paralysant toute tentative de modernisation. Sa fermeture est une nécessité absolue.
2. La valorisation foncière stratégique : Sur les 850 hectares ainsi libérés, une tranche de 600 hectares pourrait être accordée à de grands promoteurs immobiliers du Golfe sous forme de concession de 50 ans renouvelable. Cela permettrait d’ériger une alternative ou un complément moderne à Dubaï. Sur ce point, un principe souverain doit être gravé dans le marbre : la fin définitive de toute cession éternelle en pleine propriété de biens fonciers ou immobiliers à des étrangers, toutes nationalités confondues, sur l’ensemble du territoire tunisien.
3. La nouvelle Cité Administrative : Les 250 hectares restants de l’ancien aéroport permettraient de bâtir une nouvelle cité administrative moderne, connectée et centralisée. Ce pôle moderne désengorgera le centre-ville et optimisera le fonctionnement des institutions.
4. L’autofinancement des infrastructures : Ce double projet foncier et administratif viendra directement financer, par le prix de la cession de la première tranche, la construction d’un nouvel aéroport international de substitution à Utique. Le contribuable n’aura pas à en supporter le coût.
5. Le Hub multimodal de Bizerte : Plus au nord, un pôle en eau profonde à Bizerte doit être développé. Adossé à un hub logistique et naval majeur, il formera, avec le nouvel aéroport d’Utique et un réseau ferroviaire et routier modernisé, la grande plateforme de la Tunisie du XXIe siècle. Comme mentionné, l’axe Bizerte-Rostock établi en 2017 offre un levier technique et commercial de premier ordre grâce à l’expertise maritime allemande reconnue internationalement.
6. La Cité médicale et universitaire internationale d’El Hassiane : Située entre Raoued et Kalaât el-Andalous sur le site initialement prévu pour le pôle financier bahreïni, cette zone gagnerait à être reconvertie en une cité médicale et universitaire internationale offshore. Ce pôle d’excellence capitalisera sur l’immense potentiel des professionnels de santé tunisiens et rayonnera sur toute la région.
7. Le pôle d’affaires de Zarzis : Dans le Sud-Est, l’implantation à Zarzis d’un grand salon international d’expositions et de foires permettra d’attirer les flux d’affaires régionaux et les manifestations et expositions économiques, industrielles et scientifiques devenues trop couteuses en Europe, en s’appuyant directement sur la connectivité et la desserte de l’aéroport de Djerba-Zarzis Mellita.
8. La renaissance du Sud-Ouest (Projet Daher) : L’ambition est de déployer dans le Daher tunisien, sur une zone de 6 000 km² entre Gabès, Médenine et Tataouine, un mégaprojet d’aménagement inspiré du succès de Régim Maâtoug. En s’appuyant sur l’exploitation raisonnée des nappes souterraines de l’Albien et sur l’énergie solaire, l’État pourrait accorder des concessions de 2 à 3 hectares, sur 30 ou 50 ans, à de jeunes familles tunisiennes pour le développement de cultures de primeurs et d’un éco-tourisme saharien chez l’habitant. Pour surmonter les blocages bureaucratiques, ce projet d’envergure devrait faire l’objet d’un texte de loi incitatif d’exception, à l’image du célèbre Tennessee Valley Authority Act américain (entreprise fédérale américaine créée en 1933 par le président Roosevelt pour sortir la région de la pauvreté durant la grande dépression).
Conclusion
Cette liste est purement indicative. Elle illustre le potentiel immense et non exploité d’une Tunisie qui ne manque ni de talents ni de ressources, mais simplement de vision et d’audace. Il est temps de substituer à la gestion de l’urgence une véritable ambition industrielle, diplomatique et territoriale pour les générations futures.
La diplomatie tunisienne ne doit plus être uniquement une diplomatie de représentation, mais une diplomatie de projet, outillée pour prospecter, négocier et sécuriser les investissements structurants indispensables à la souveraineté économique de la nation. »