La transition énergétique tunisienne est devenue un enjeu économique, industriel et géopolitique majeur. Dans un épisode du podcast L’Éco en Clair, produit par L’Économiste Maghrébin et animé par la directrice exécutive de Managers Sahar Mechri, l’universitaire Adel Ben Youssef, le député Mohamed Ali Fenira et le représentant du secteur photovoltaïque au sein de l’UTICA Ali Kanzari ont débattu de la dépendance énergétique du pays, des freins aux renouvelables et des perspectives d’intégration régionale.
La Tunisie importe aujourd’hui environ les deux tiers de ses besoins énergétiques. L’État vise 35 % de renouvelables dans la production électrique d’ici 2030, un objectif renforcé par l’approbation parlementaire récente de cinq conventions solaires. Cette ambition suppose toutefois des investissements massifs et une modernisation des infrastructures.
Une dépendance croissante
Selon Adel Ben Youssef, la Tunisie tente depuis le choc pétrolier des années 1970 de découpler croissance et consommation d’énergie, ce qui avait motivé la création de l’Agence nationale de maîtrise de l’énergie. Des phases de découplage sont apparues au début des années 1990 puis vers 2013 et 2016, sans effet durable, faute d’un projet économique global transformant réellement le tissu productif.
Mohamed Ali Fenira rappelle que la Tunisie couvrait autrefois près de 93 % de ses besoins par sa production nationale, contre moins de 30 % aujourd’hui — conséquence de la hausse de la consommation et de résultats jugés insuffisants des politiques de renouvelables. Il évalue le déficit énergétique à environ 35 %, un enjeu selon lui de souveraineté nationale. La balance commerciale énergétique serait déficitaire d’environ 4 192 millions de dinars sur un déficit commercial global proche de 7 528 millions, pour une facture énergétique de l’ordre de 11 milliards de dinars. La prospection pétrolière et gazière décline également, certains opérateurs préférant des marchés comme la Libye, l’Algérie ou l’Arabie saoudite, en raison notamment des contraintes du code des hydrocarbures.
Transport, logement et mobilité électrique
Le transport représente environ 40 % de la consommation énergétique (dont 16 % pour les véhicules particuliers), suivi du résidentiel avec 28 %, l’industrie reculant relativement. Les intervenants pointent l’absence historique d’une politique ambitieuse de transport public.
Dans le logement, les pompes à chaleur sont vues comme une alternative au gaz pour l’eau chaude, mais butent sur des obstacles douaniers et réglementaires, notamment autour du fluide frigorigène R290. Côté mobilité électrique, la Tunisie vise 50 000 véhicules électriques et 5 000 à 10 000 bornes de recharge d’ici 2030, alors que les infrastructures — en particulier les bornes rapides sur autoroute — restent quasi inexistantes. Un autobus électrique importé d’Asie coûterait environ 70 % de plus qu’un modèle classique, ce qui freine son déploiement.
STEG et infrastructures sous tension
Le coût réel de production d’un kilowattheure par la STEG se situerait entre 450 et 500 millimes (dont environ 300 liés au gaz), contre 98 à 124 millimes pour l’électricité solaire et éolienne issue des concessions — un écart qui souligne l’intérêt économique des renouvelables face au poids financier de la STEG et des lourdeurs administratives, notamment dans les marchés publics. L’exemple des deux centrales de Tozeur (10 MW chacune, financées par la banque allemande KfW) illustre ces retards, qui ont renchéri le coût du crédit et de l’électricité produite. Le renforcement du réseau de transport, actuellement en 90, 150 et 225 kV, vers le 400 kV est jugé indispensable pour acheminer l’électricité du sud vers le nord.
Industrie locale et interconnexion européenne.
Ali Kanzari plaide pour une intégration industrielle locale renforcée, avec une proposition fixant à 40 % le taux minimal d’intégration locale dans les futurs projets ; la main-d’œuvre tunisienne représente déjà environ 90 % des effectifs sur les chantiers solaires et éoliens.
Le projet ELMED, câble sous-marin bidirectionnel d’environ 220 km reliant la Tunisie à l’Italie (capacité jusqu’à 600 MW, coût proche de 850 millions d’euros, mise en service prévue fin 2028), permettrait d’exporter de l’électricité vers l’Europe en cas de forte demande et d’en importer si besoin, renforçant la sécurité énergétique du pays.
Enfin, l’hydrogène et l’ammoniac verts sont évoqués comme pistes de diversification, notamment pour l’industrie des engrais. Avec les projets en cours, la part des renouvelables dans le mix électrique pourrait passer d’environ 9 % à 15,6 %. La transition énergétique tunisienne dépasse ainsi la seule production d’électricité : elle touche à la souveraineté, à l’industrie, aux transports et à la compétitivité du pays.
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Avec « L’Éco en Clair », L’Économiste Maghrébin propose ainsi un format à la fois pédagogique et analytique, destiné à éclairer des sujets souvent complexes. L’objectif est clair : offrir un espace de compréhension et de débat ouvert sur les réformes et les transformations en cours en Tunisie, afin de mieux en saisir les enjeux et les blocages réels. L’intégralité de ce premier épisode de « L’Éco en Clair » est à retrouver sur la chaîne YouTube de L’Économiste Maghrébin, pour aller plus loin dans l’analyse des réformes et des défis économiques en Tunisie.
Cet article a été produit dans le cadre de « On en parle ! Tunisie 360° », un projet financé par l’Union Européenne, cofinancé par le ministère fédéral allemand de la Coopération économique et du Développement et mis en œuvre par le consortium DW Akademie et AMAJ. Son contenu relève de la seule responsabilité de L’Économiste Maghrébin et ne peut en aucun cas être considéré comme reflétant la position des bailleurs et du consortium susmentionnés.