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TRIBUNE – Axe Tunis-Alger : le corridor ferroviaire face au mur de l’exécution douanière et financière

Abdelwaheb Ben Moussa
2026/08/24 at 5:52 PM
par Abdelwaheb Ben Moussa 6 Min Lecture
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Comme nous le soulignions dans notre lecture du Plan de développement 2026-2030, le corridor ferroviaire maghrébin porte en lui la promesse d’un saut stratégique majeur, à une condition : surmonter notre dette historique d’exécution.
L’échange téléphonique intervenu ce dimanche 23 août entre les présidences tunisienne et algérienne vient opportunément conforter le socle politique de cette ambition. Mais transformer cet alignement au sommet en corridor commercial fluide exigera bien davantage qu’une mise à niveau des infrastructures physiques. Le véritable défi commence désormais avec le software du corridor : la donnée, la douane et l’ingénierie financière.
Le rail : une infrastructure en attente de son système d’exploitation
L’enjeu du corridor ferroviaire à l’horizon 2030 n’est pas simplement de relier des gares. Il est de connecter des écosystèmes industriels et logistiques de part et d’autre de la frontière, tout en articulant la liaison tuniso-algérienne avec les grands corridors maghrébins et la branche tunisienne de la Route transsaharienne. Un train de marchandises du XXIe siècle ne peut cependant fonctionner avec une frontière administrée selon les standards du siècle dernier. Une infrastructure lourde risque de devenir un investissement sous-performant si la marchandise reste immobilisée par les formalités, les contrôles successifs, les ruptures d’information ou les délais de règlement. Le véritable indicateur de performance ne sera donc pas uniquement la vitesse du train, mais le temps total nécessaire pour faire circuler une marchandise d’un opérateur à l’autre.
Passer de la frontière physique à la frontière pilotée par la donnée
La Tunisie et l’Algérie disposent déjà de mécanismes de coopération douanière et de facilitation des échanges. L’enjeu n’est donc pas de repartir de zéro, mais de franchir une étape supplémentaire : faire dialoguer les systèmes et les procédures. Les déclarations validées d’un côté de la frontière devraient pouvoir alimenter, dans un cadre sécurisé, les procédures de l’autre côté. Le pré-dédouanement, l’échange électronique de données et le partage des informations nécessaires au contrôle permettraient de réduire les temps d’immobilisation.
Cette évolution suppose une véritable interopérabilité des systèmes d’information, accompagnée de standards communs de données et de règles claires de responsabilité. Elle devrait également s’appuyer sur une reconnaissance renforcée des opérateurs économiques fiables. Un dispositif d’Opérateur économique agréé (OEA) coordonné entre les deux pays permettrait de concentrer les contrôles sur les flux présentant effectivement un risque, grâce à une analyse de risque plus fine. Il ne s’agit pas de supprimer le contrôle douanier. Il s’agit de le rendre plus intelligent, plus ciblé et moins pénalisant pour les opérateurs conformes.
La frontière financière, deuxième test de l’exécution
Un corridor commercial performant ne peut reposer sur une infrastructure ferroviaire moderne tout en conservant des circuits financiers lents ou coûteux. Le déplacement physique des marchandises doit être accompagné par une circulation suffisamment fluide des paiements, des garanties et des financements.
Une réflexion pourrait ainsi être engagée sur des mécanismes de compensation bilatérale permettant, lorsque cela est économiquement et réglementairement pertinent, de réduire certains coûts de règlement et le recours à des monnaies intermédiaires pour une partie des échanges. L’objectif ne serait pas de créer artificiellement un nouveau système monétaire, mais de réduire les frottements financiers qui peuvent décourager les opérateurs économiques.
Parallèlement, les banques tunisiennes et algériennes pourraient jouer un rôle plus structurant dans le financement de l’écosystème du corridor : plateformes logistiques, entrepôts sous douane, dry ports, équipements de manutention, systèmes numériques et solutions de traçabilité. Le financement du corridor ne devrait donc pas être pensé uniquement comme le financement d’une voie ferrée. Il doit être conçu comme le financement d’une chaîne logistique intégrée.
Mesurer le corridor par sa performance
C’est ici que se situe probablement le véritable changement de méthode. Un corridor économique ne doit pas seulement être annoncé. Il doit être piloté par des indicateurs d’exécution. Quelques indicateurs simples permettraient d’en mesurer objectivement la performance : temps moyen de passage à la frontière, durée de dédouanement, temps d’immobilisation des wagons, part des procédures dématérialisées, taux de contrôle fondé sur l’analyse de risque, coût logistique par tonne et délai moyen de règlement des transactions.
Ces indicateurs permettraient de passer d’une logique de projet à une logique de résultat. ls donneraient également aux pouvoirs publics un instrument de pilotage commun et aux opérateurs économiques une visibilité indispensable pour investir.
De la décision à la livraison
Le socle politique est posé. Les instruments de coopération existent. Les infrastructures peuvent être modernisées. Mais un corridor ne se décrète pas. Il se mesure, se pilote et se livre. La vraie question n’est donc plus seulement de savoir si Tunis et Alger veulent le corridor. Elle est de savoir si leurs administrations, leurs banques et leurs opérateurs économiques sont capables de le faire fonctionner — wagon après wagon, déclaration après déclaration, paiement après paiement. Le rail constitue le hardware. La donnée et la douane en constituent le software. La finance en est le système circulatoire.

Sans cette architecture d’exécution, le corridor restera une infrastructure. Avec elle, il peut devenir un véritable levier d’intégration économique tuniso-algérienne et, plus largement, un modèle de nouvelle génération pour l’intégration maghrébine. L’heure n’est plus à la décision. Elle est à la livraison.

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