L’expert en économie Ridha Chkoundali est revenu sur les derniers indicateurs de l’Institut national de la statistique donnent une image relativement rassurante de l’économie du pays.
Partant du constat que la croissance reste positive, le chômage recule et les intentions d’investissement des entreprises industrielles progressent. Toutefois, une lecture plus approfondie révèle des déséquilibres persistants : ralentissement de la croissance, recul de plusieurs secteurs industriels, faiblesse de la création d’emplois qualifiés et aggravation du déficit commercial.
Une croissance peu solide
Pour l’expert, cette structure traduit une économie davantage tirée par la consommation que par l’investissement productif et l’industrie. La hausse de la demande intérieure s’accompagne d’une progression plus rapide des importations, qui ont augmenté de 11,2%, contre 10,4% pour les exportations de biens et services.
Un recul du chômage à relativiser
Le taux de chômage s’est établi à 14,9% au deuxième trimestre 2026. Selon Ridha Chkoundali, ce recul doit cependant être interprété avec prudence. La population active aurait diminué de 77 500 personnes, tandis que le nombre d’emplois aurait reculé de 58 200 en trois mois.
La baisse du chômage pourrait ainsi s’expliquer en partie par le retrait de nombreux demandeurs d’emploi du marché du travail. Le découragement, l’abandon de la recherche d’emploi ou le départ à l’étranger réduisent mécaniquement le nombre de personnes comptabilisées comme actives.
Cette fragilité est particulièrement visible chez les diplômés de l’enseignement supérieur. Leur taux de chômage serait passé de 24% au deuxième trimestre 2025 à 26,6% un an plus tard. Cette évolution confirme, selon l’expert, l’incapacité du modèle économique actuel à absorber les compétences et à créer suffisamment d’emplois qualifiés.
Des exportations à faible valeur ajoutée
Le commerce extérieur révèle également un important décalage entre la hausse de la valeur des exportations et celle des volumes exportés. Durant les sept premiers mois de 2026, les exportations ont atteint 40,638 milliards de dinars, contre 55,596 milliards pour les importations, soit un déficit de près de 14,96 milliards de dinars.
La valeur des exportations a progressé de 9,91%, tandis que leur volume a augmenté de 11,26%. Pour Ridha Chkoundali, cette évolution pourrait traduire une détérioration des termes de l’échange : la Tunisie exporte davantage de quantités, mais principalement des produits bruts ou faiblement transformés.
Le recul des exportations d’acide phosphorique et d’engrais illustre les difficultés du secteur des phosphates. En parallèle, les ventes de produits lourds et peu valorisés, tels que les terres, le ciment ou le clinker, ont augmenté.
Le même phénomène apparaît dans l’huile d’olive : les volumes exportés ont progressé plus rapidement que les recettes.
Par ailleurs, l’enquête de l’INS auprès des chefs d’entreprises industrielles fait ressortir une amélioration des intentions d’investissement, le solde d’opinion passant à 24% au premier semestre 2026. Cette évolution est encourageante, mais elle risque d’accroître les importations si les projets restent fortement dépendants des équipements, composants et matières premières importés.
L’expert souligne ainsi la nécessité de renforcer l’intégration locale, la sous-traitance tunisienne et la capacité des investissements à créer des emplois et de la valeur ajoutée sur le territoire.
Le déficit énergétique constitue par ailleurs l’une des principales sources de vulnérabilité. Il serait passé de 6,31 milliards de dinars en 2025 à 8,27 milliards durant les sept premiers mois de 2026. La baisse de la production nationale d’hydrocarbures et la dépendance aux importations alourdissent la facture en devises et réduisent les ressources disponibles pour l’investissement et la transition énergétique.
Une économie à réorienter
Selon l’analyse de Ridha Chkoundali, la Tunisie ne fait pas face à un effondrement, mais à une croissance fragile et déséquilibrée. Celle-ci reste insuffisamment industrielle, peu créatrice d’emplois qualifiés et fortement dépendante des importations d’énergie et de biens à forte valeur ajoutée.
Le défi consiste désormais à réorienter le modèle économique vers la production locale, la transformation industrielle, l’intégration des diplômés, les énergies renouvelables et la diversification des marchés.
Sans cette évolution, les chiffres positifs de la croissance et du chômage risquent de masquer une réalité plus préoccupante : une économie qui consomme davantage qu’elle ne produit et qui exporte ses ressources sans créer suffisamment de valeur.