Le 8 août 1956 constitue une date marquante dans l’histoire de la Tunisie : c’est ce jour-là qu’a été adoptée la loi interdisant la polygamie, inscrite à l’article 18 du Code du statut personnel.
Soixante-dix ans après la promulgation du Code du statut personnel (CSP), la Tunisie affiche un bilan contrasté en matière de droits des femmes. Si les acquis juridiques restent solides sur le papier, la réalité sociale révèle une montée du conservatisme, parfois teinté de misogynie, qui contraste avec l’image d’une femme tunisienne jadis plus libre et plus autonome.
Dès 1956, le CSP, porté par Habib Bourguiba, a aboli la polygamie, la répudiation et le mariage forcé, tout en instaurant le divorce judiciaire et le consentement mutuel au mariage. Les femmes ont obtenu le droit de vote la même année, puis le droit à l’avortement en 1973, faisant de la Tunisie un pionnier dans le monde arabo-musulman.
Aujourd’hui, les femmes représentent plus de la moitié des étudiants dans l’enseignement supérieur et près du quart de la population active. Elles occupent des postes de responsabilité dans la politique, la justice, l’entreprise et la société civile.
Mais un conservatisme en hausse
Pourtant, force est de constater que les discours rétrogrades se multiplient, notamment sur les réseaux sociaux. Les commentaires misogynes, les tentatives de remise en cause des acquis, et les appels à un retour à des rôles traditionnels se font de plus en plus entendre.
Comment expliquer ce paradoxe ?
Plusieurs facteurs peuvent être avancés : crise économique et sociale : dans un contexte de précarité, certaines franges de la population se replient sur des valeurs perçues comme « traditionnelles », voyant dans la femme un symbole de changement à contrôler. Influence des discours religieux et politiques : certains courants conservateurs, parfois soutenus par des partis ou des prédicateurs, instrumentalisent la question du genre pour mobiliser leur base. La fracture entre milieu urbain et rural : si les femmes urbaines ont gagné en autonomie, les femmes rurales restent souvent confrontées à des conditions de travail précaires et à des normes sociales rigides.
Et enfin on note les effet des réseaux sociaux : la viralité des propos haineux ou rétrogrades donne une visibilité disproportionnée à des discours minoritaires, mais influents.
Une liberté en dents de scie
Il fut un temps où la femme tunisienne était perçue comme plus libre, plus autonome, notamment sous l’impulsion de l’État modernisateur des premières décennies post-indépendance. Aujourd’hui, cette liberté est toujours là, mais elle est contestée, parfois menacée, et nécessite une vigilance constante.
Malgré les avancées, la Tunisie accuse encore des retards. Ce qui fait qu’il reste du travail à faire pour que la femme tunisienne jouisse pleinement de ses droits, non seulement dans la loi, mais aussi dans les faits et dans les mentalités. Le conservatisme n’est pas une fatalité, mais il doit être combattu par l’éducation, la culture et de protéger les acquis.
Malgré les tentatives de certains courants de relancer le débat sur la polygamie, dans une logique de diversion par rapport aux enjeux politiques, sociaux et économiques du pays, les droits acquis par la femme tunisienne restent intacts. C’est en grande partie grâce à leur engagement que la Tunisie a traversé les turbulences post-2011, en préservant ses institutions et son équilibre national.