Les coupures d’eau estivales et les délestages électriques à répétition rythment désormais le quotidien des ménages et des opérateurs économiques tunisiens. Face à cette crise des services publics essentiels, le diagnostic dominant se concentre invariablement sur deux coupables : le stress hydrique induit par le changement climatique et l’envolée des coûts mondiaux de l’énergie.

Ces facteurs exogènes sont indiscutables. Toutefois, s’arrêter à ce constat masque une vulnérabilité endogène beaucoup plus profonde. La véritable crise que traversent aujourd’hui la Société Tunisienne de l’Électricité et du Gaz (STEG) et la Société Nationale d’Exploitation et de Distribution des Eaux (SONEDE) n’est pas uniquement une crise de la ressource. C’est avant tout une crise de la donnée, du pilotage numérique et du financement de leur modernisation algorithmique. Ces institutions historiques gèrent des réseaux physiques massifs, mais elles naviguent à l’aveugle.
Les coupures d’eau estivales et les délestages électriques à répétition rythment désormais le quotidien des ménages et des opérateurs économiques tunisiens. Face à cette crise des services publics essentiels, le diagnostic dominant se concentre invariablement sur deux coupables : le stress hydrique induit par le changement climatique et l’envolée des coûts mondiaux de l’énergie.Des réseaux d’infrastructures frappés de cécitéFinancer le « Software » pour sauver le « Hardware »L’État-stratège à l’ère de la donnée
Des réseaux d’infrastructures frappés de cécité
Dans la gestion moderne des utilités publiques, la matière (l’eau, le gaz, les électrons) est indissociable de l’information qui l’accompagne. Or, nos opérateurs souffrent d’un déficit technologique critique : l’incapacité de « lire » leur propre réseau en temps réel.
– Le gaspillage par ignorance : une part colossale de l’eau purifiée à grands frais et de l’électricité produite s’évapore dans le réseau avant même d’atteindre le consommateur final. Fuites non détectées, déperditions techniques et fraudes non géolocalisées constituent un fardeau financier insoutenable. Sans une infrastructure de capteurs connectés (IoT), chaque perte physique se transforme en perte financière nette.
– L’absence de Jumeau Numérique : les standards internationaux reposent aujourd’hui sur le *Digital Twin*, une réplique virtuelle et dynamique du réseau physique. En Tunisie, l’absence de cette cartographie intelligente condamne la STEG et la SONEDE à subir les pannes. L’intervention se fait dans l’urgence curative, là où l’Intelligence Artificielle aurait permis une maintenance prédictive, identifiant la faiblesse d’un transformateur ou d’une canalisation avant la rupture.
– Le fossé du « Smart Grid » : l’absence de compteurs véritablement communicants chez le client final fige toute capacité d’innovation tarifaire. Il est aujourd’hui impossible de lisser les pics de consommation par des tarifications dynamiques ou de procéder à des délestages chirurgicaux. Le réseau subit la charge au lieu de la gérer.
Financer le « Software » pour sauver le « Hardware »
Renflouer indéfiniment les caisses de ces entreprises publiques pour colmater des tuyaux usés ou remplacer des câbles sans moderniser l’intelligence du réseau s’apparente au tonneau des Danaïdes. L’ingénierie financière classique ne suffit plus ; il faut changer le paradigme de l’investissement public.
Le sauvetage de la STEG et de la SONEDE nécessite donc une réorientation urgente des financements vers la « digitalisation de la survie ». Les lignes de crédit bancaires et les appuis des bailleurs de fonds internationaux doivent prioriser la refonte totale des systèmes d’information (SI) et le déploiement d’infrastructures de supervision algorithmique.
La rentabilité d’un tel investissement est immédiate. Chaque dinar investi dans le traitement de la donnée et la supervision numérique du réseau offre un retour sur investissement tangible en réduisant drastiquement la facture des pertes sèches et en optimisant les achats d’énergie. C’est ici que le secteur bancaire national a un rôle structurant à jouer : concevoir des mécanismes de financement innovants dédiés exclusivement à la mise à niveau technologique des infrastructures critiques.
L’État-stratège à l’ère de la donnée
La restructuration de nos entreprises publiques ne se décrète pas uniquement par des ajustements tarifaires ou des plans sociaux. Elle exige une vision technologique assumée.
L’intégration de la transformation numérique au cœur du modèle d’affaires de la STEG et de la SONEDE n’est pas un luxe d’ingénieur ou une mode managériale ; c’est leur seule bouée de sauvetage macro-économique.
Il est grand temps que les pouvoirs publics et l’écosystème financier traitent l’infrastructure immatérielle avec le même degré d’urgence vitale que nos barrages et nos centrales thermiques.