Enfin, un vrai débat qui s’engage à l’occasion de la présentation du Plan de développement 2026-2030. L’ARP y met son point d’honneur à vouloir laisser son empreinte. Les experts, les universitaires, les médias se jettent dans l’arène et s’invitent dans ce débat d’intérêt national. Signe des temps, le Plan n’est plus ce qu’il était il y a si peu de temps encore : une impressionnante architecture d’un futur annoncé, conçu et décidé d’en haut.
Innovation politique oblige, il est perçu désormais comme une émanation de la base, comme pour faire écho au slogan de campagne et au mot d’ordre du chef de l’État : le peuple veut.
Le Plan 2026-2030 se définit comme le reflet, l’incarnation d’une démocratie directe à l’opposé du pouvoir quasi absolu dévolu aux technocrates du gouvernement. Ces derniers, influencés par leurs modèles économiques et leurs représentations théoriques, finiraient par « produire » des plans désincarnés, sans véritable ancrage local, voire régional. La vraie question serait alors de savoir ce que recouvre la notion de Plan de développement économique à l’échéance 2030. Sûrement pas un catalogue à la Prévert, une kyrielle, une litanie de projets en tout sens, quand bien même ils relèveraient d’un diagnostic juste, approprié, mais qui serait déconnecté de l’impératif financier. Auquel cas, le coût de réalisation des projets planifiés dépasse de très loin la capacité financière du pays.
Le Plan, aussi élaboré soit-il, ne doit pas déroger à la règle d’équilibrer «emplois et ressources», pour ne pas perdre de sa crédibilité en se heurtant à l’infranchissable plafond de verre qu’est l’épargne nationale aujourd’hui à son plus bas historique. La contrainte financière est incontournable. On le mesure aujourd’hui face à l’hostilité des marchés et des bailleurs de fonds.
Le Plan, aussi élaboré soit-il, ne doit pas déroger à la règle d’équilibrer «emplois et ressources», pour ne pas perdre de sa crédibilité en se heurtant à l’infranchissable plafond de verre qu’est l’épargne nationale aujourd’hui à son plus bas historique.
Il est vrai que la signature du pays a beaucoup perdu de son aura. L’état peu rassurant de l’économie nationale, qui vit sa plus longue et grave crise structurelle, est passé par là. Nos certitudes d’avant vacillent. Si bien que gouverner aujourd’hui, dans les conditions qui sont les nôtres, serait pour nous autant prévoir, anticiper qu’arbitrer, doser et choisir. Il faut mettre, injecter, autant de confiance que de cohérence, sans quoi l’attelage ne tiendra pas longtemps. Il n’est pas exclu que les bonnes intentions tournent aux désillusions. Le bien n’est pas toujours l’ennemi du mal.
Un plan de développement version 21e siècle est beaucoup plus qu’une simple feuille de route aussi fournie soit-elle. Il a d’abord une connotation et une portée stratégique. Il est élaboré par un État stratège qui pense global, réfléchit sur le long terme, légifère et se réinvente en permanence.

On n’imagine pas aujourd’hui un plan de développement à l’horizon 2030 sans qu’il porte une vision, qu’il ne soit l’incarnation d’un vaste dessein national et d’une ambition renouvelée et réaffirmée. Le Plan 2026-2030 n’aura d’autres significations que de redessiner et réinventer le pays, tombé en déshérence, pris qu’il a été dans la tourmente post-révolution, qui ne finit pas d’en finir plus de 15 ans après.
L’économie et notre modèle social n’ont pas résisté à la déferlante contestatrice. Ils ont été de surcroît abîmés et affaiblis par des chocs récurrents de tout ordre, tout autant que par un mode de gouvernance politique approximatif, d’efficacité pour le moins réduite. On s’étonne même que l’économie, sans boussole ni cap précis, exposée qu’elle est à des ruptures technologiques et économiques d’une ampleur inégalée, ne se soit pas effondrée et qu’elle ait affiché une telle résilience.
Le Plan 2026-2030 n’aura d’autres significations que de redessiner et réinventer le pays, tombé en déshérence, pris qu’il a été dans la tourmente post-révolution, qui ne finit pas d’en finir plus de 15 ans après.
Le Plan 2026-2030 doit pouvoir projeter l’image de la Tunisie de demain. A quoi ressemblera-t-elle à l’horizon 2030 et au-delà ? Quelle serait, en dehors du rythme, notre trajectoire de croissance ? De quel côté seront-nous de la ligne de démarcation qui sépare les pays à revenus intermédiaires en mal de développement des pays à hauts revenus et à fort potentiel scientifique, technologique et économique ?
Le pays a manqué, depuis plusieurs décennies, de vision d’avenir au point qu’on a aujourd’hui du mal à nous extraire de la dictature de l’urgence, de l’immédiat et du très court terme qui ont rétréci notre horizon économique, notre périmètre d’action et ont gravement endommagé notre potentiel de croissance.
L’annonce du Plan 2026-2030 sonne comme un signe du destin en ces temps d’incertitudes, de refondation géopolitique, de montée du protectionnisme, de guerres économiques et de guerres mettant à mal l’économie mondiale. Cela semble vouloir dire que la Tunisie, blessée, abîmée, reléguée loin derrière, est de retour dans le concert des pays émergents. Nous savons d’où l’on vient, de loin, dirons-nous, et nous voulons que le Plan nous dise avec précision où l’on va. Et de quelle manière, à la fois comment et avec qui ?
En évitant tout à la fois de grossir le rang des laissés-pour-compte, toutes celles et tous ceux qui vivent dans la précarité et, plus encore, dans le dénuement total. Sans compter la crainte de voir s’élever le mur de l’argent, privant le pays d’investissements. Dans la nouvelle bataille de développement qui s’annonce, et c’en est une, l’Etat doit s’assurer de l’adhésion de tous, retraités, salariés et patronat, sans distinction de nationalités et de rang.
Sans compter la crainte de voir s’élever le mur de l’argent, privant le pays d’investissements. Dans la nouvelle bataille de développement qui s’annonce, et c’en est une, l’Etat doit s’assurer de l’adhésion de tous, retraités, salariés et patronat, sans distinction de nationalités et de rang.
On oublie trop souvent de rappeler que derrière les performances économiques, le rétablissement des équilibres économiques et financiers, il y a des entreprises qui sont à la manœuvre, les PME, ces soldats de l’ombre, tout autant que les grands groupes qui sont plus visibles, mais qui n’en constituent pas moins les principales locomotives de l’économie nationale. Sans leur puissance de feu, le Plan ne sera que pure illusion. Ils doivent se sentir en confiance, en vrais partenaires de la puissance publique pour aller jusqu’au bout de l’innovation, de l’investissement et de l’effort.
Le Plan 2026-2030 ne manque pas d’ambition. Celle-ci peut même paraître, à bien des égards, largement excessive. Il n’est aucun secteur d’activité, aucune filière qu’il ne cherche à activer, à ressusciter et à promouvoir.
Reste que l’enfer est pavé de bonnes intentions. L’Etat doit avoir les moyens de ses politiques publiques et de son ambition. Pour l’heure, ceux-ci sont littéralement oblitérés par les déficits abyssaux d’entreprises publiques, devenues de véritables machines de destruction de richesse et de valeur. Sans aucune perspective de redressement en vue. Il y a un moment où il faut choisir et trancher entre la nostalgie du passé et les voies d’avenir : on ne peut charger un navire qui prend eau de toute part. L’économie aura du mal à avancer, même à vitesse réduite, plombée qu’elle est par un grand nombre d’entreprises publiques en état de mort cérébrale, sous perfusion permanente, privant ainsi l’Etat du moindre espace budgétaire. Elles sont maintenues artificiellement en vie aux frais du contribuable tout en freinant l’activité économique, la mobilité des acteurs économiques et nos échanges extérieurs.
Comment nous projeter dès lors dans le futur, dans les nouvelles technologies, dans l’IA, les entreprises 4.0 et dans les nouvelles chaînes d’approvisionnement et de valeur qui redessinent l’économie mondiale ?
Le Plan, même dans sa version moderne, c’est l’anti-hasard. En clair, on ne peut se donner une feuille de route sans au passage déblayer le terrain. Dans une vision moderne de l’économie et de la société, il n’y a pas de place pour l’idéologie teintée peu ou prou de populisme, quelle qu’elle soit et d’où qu’elle vienne.
Comment dispenser un enseignement et des soins de qualité et entretenir notre vivier de capital humain, quand l’essentiel du maigre budget dédié aux investissements d’avenir sert à entretenir des entreprises publiques devenues de véritables reliques du passé ? Difficile de les transformer en l’état sans qu’elles changent de nature, de statut, de gouvernance.
Le Plan, même dans sa version moderne, c’est l’anti-hasard. En clair, on ne peut se donner une feuille de route sans au passage déblayer le terrain. Dans une vision moderne de l’économie et de la société, il n’y a pas de place pour l’idéologie teintée peu ou prou de populisme, quelle qu’elle soit et d’où qu’elle vienne.
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Cet éditorial est paru dans le magazine L’Economiste maghrébin N° 949 – du 15 au 29 juillet 2026.