Les grandes crises économiques n’arrivent presque jamais avec fracas. Elles ne se présentent pas toujours sous la forme spectaculaire d’un krach boursier, d’une banqueroute d’État ou d’une explosion de la dette publique. Souvent, elles s’installent discrètement, année après année, derrière des indicateurs qui semblent rassurants, derrière des discours officiels qui célèbrent la prudence budgétaire, derrière des tableaux comptables qui donnent l’illusion de la maîtrise. Puis un jour, les fissures deviennent visibles.
Une usine ferme ses portes. Un pont menace de s’effondrer. Un train n’arrive plus à l’heure. Des médecins quittent les hôpitaux publics. Des ingénieurs prennent l’avion sans billet retour. Des jeunes diplômés cessent de croire que leur avenir se trouve dans leur propre pays. Alors seulement, la société découvre que ce qu’elle considérait comme des économies était parfois une dette déguisée.
L’Allemagne, longtemps érigée en modèle de vertu budgétaire, est aujourd’hui confrontée à cette réalité. Lorsque le chancelier Friedrich Merz reconnaît publiquement que le pays perd chaque jour plusieurs centaines d’emplois et que des géants industriels comme Volkswagen envisagent de nouvelles vagues de suppressions de postes, c’est toute une philosophie économique qui est questionnée.
Pendant près de deux décennies, Berlin a poursuivi un objectif presque sacré : réduire la dette publique, contenir les déficits, faire de l’équilibre budgétaire une preuve de sérieux national. Mais l’histoire est parfois ironique. À force de combattre la dette visible, l’Allemagne a laissé prospérer une dette invisible.
Une dette qui n’apparaissait dans aucun bilan mais qui se nichait dans ses infrastructures vieillissantes, dans ses écoles insuffisamment modernisées, dans ses réseaux numériques dépassés, dans sa transition énergétique inachevée et dans sa difficulté à préparer l’économie du futur. Cette leçon allemande mérite aujourd’hui toute l’attention de la Tunisie.
Quand l’obsession des chiffres fait oublier la réalité
L’une des plus grandes faiblesses de la pensée économique contemporaine est sa fascination pour les indicateurs quantitatifs. Le déficit budgétaire est mesuré au dixième de point. La dette publique est scrutée quotidiennement. Les agences de notation évaluent minutieusement la capacité des États à rembourser leurs créanciers.
Mais qui mesure sérieusement l’usure des infrastructures ? Qui calcule avec précision le coût économique d’une école qui ne forme plus correctement ? Qui évalue la perte de richesse générée par un système de transport inefficace ou par un hôpital incapable de retenir ses compétences ?
Ces dettes-là échappent aux statistiques traditionnelles. Pourtant, elles finissent par coûter davantage que les dettes financières. Le philosophe allemand Jürgen Habermas (1) rappelait que les sociétés modernes risquent de devenir prisonnières de leur propre rationalité technique. À force de tout mesurer en termes comptables, elles oublient parfois l’essentiel : les fondements humains, sociaux et institutionnels qui produisent la richesse.
L’économie n’est pas une simple affaire de colonnes de chiffres. Elle est avant tout une question de capacité collective à préparer l’avenir. Et c’est précisément là que commence la réflexion tunisienne.
La Tunisie face à son propre miroir
Depuis plus d’une décennie, la Tunisie vit sous le signe de la contrainte budgétaire. Les débats publics sont dominés par les déficits, la dette extérieure, les négociations financières, les équilibres macroéconomiques et les impératifs de remboursement. Cette préoccupation est légitime. Aucun pays ne peut ignorer indéfiniment les réalités financières. Mais une question essentielle demeure largement absente du débat national : quel est le coût du non-investissement ?
La Tunisie souffre aujourd’hui d’un phénomène insidieux qui ressemble fortement à ce que l’Allemagne découvre avec retard. Le pays ne manque pas uniquement d’argent. Il manque parfois d’entretien. Il manque parfois d’anticipation. Il manque parfois d’investissements stratégiques.
La dette invisible tunisienne est partout. Elle se lit dans les routes dégradées de l’intérieur du pays. Elle se voit dans certaines écoles publiques qui peinent à offrir un environnement digne aux élèves. Elle apparaît dans les infrastructures hydrauliques confrontées à des pertes considérables. Elle se manifeste dans les retards numériques qui freinent l’émergence d’une véritable économie de la connaissance. Elle se révèle dans les difficultés chroniques des hôpitaux publics. Elle s’observe dans les ports qui perdent progressivement en compétitivité. Elle se ressent dans les réseaux ferroviaires qui n’accompagnent plus suffisamment les besoins d’une économie moderne.
Chaque retard accumulé aujourd’hui représente une facture plus lourde demain. Chaque investissement reporté devient un coût supplémentaire pour les générations futures.
La grande confusion entre dépense et investissement
L’une des erreurs les plus fréquentes dans les débats économiques consiste à considérer toutes les dépenses publiques comme identiques. Pourtant, un dinar consacré à une dépense de fonctionnement n’a pas les mêmes effets qu’un dinar investi dans une infrastructure productive. Cette distinction est fondamentale. Construire une école n’est pas une charge. C’est un investissement dans le capital humain. Développer un réseau ferroviaire performant n’est pas une dépense. C’est un investissement dans la productivité future. Moderniser les infrastructures numériques n’est pas un luxe. C’est une condition de compétitivité. Réhabiliter un hôpital n’est pas un coût improductif. C’est un investissement dans la santé, donc dans la capacité productive de la nation.
L’économiste américain Hyman Minsky – encore lui – expliquait que les sociétés modernes deviennent vulnérables lorsqu’elles sacrifient les investissements de long terme au profit de la gestion immédiate des contraintes financières.
La Tunisie semble parfois confrontée à ce dilemme. La pression des urgences budgétaires pousse naturellement les décideurs vers des solutions à court terme. Pourtant, l’histoire économique enseigne et nous l’enseignions, qu’aucun pays ne peut durablement réduire ses difficultés financières sans renforcer simultanément sa capacité de création de richesse.
La tragédie silencieuse de la fuite des compétences
La dette invisible tunisienne n’est pas uniquement faite de béton, d’acier ou de fibre optique. Elle est aussi humaine. Peut-être même avant tout humaine. Depuis plusieurs années, des milliers de médecins, d’ingénieurs, de chercheurs, d’informaticiens et de techniciens quittent le pays. Cette réalité est souvent analysée sous l’angle migratoire. Elle mérite également une lecture économique. Former un médecin mobilise des ressources publiques considérables. Former un ingénieur représente un investissement collectif important. Lorsque ces compétences partent massivement, ce n’est pas seulement une perte humaine. C’est aussi une destruction de capital.
La Tunisie finance la formation tandis que d’autres économies récoltent les bénéfices de cet investissement. Cette hémorragie silencieuse constitue probablement l’une des formes les plus coûteuses de dette cachée. Car aucune infrastructure ne vaut les compétences capables de la faire fonctionner. Aucune stratégie industrielle ne peut réussir sans ressources humaines qualifiées. Aucune transformation économique n’est possible si les meilleurs talents perdent confiance dans leur avenir national.
Le vieillissement : une question que la Tunisie commence à découvrir
L’exemple allemand attire également l’attention sur une réalité qui progresse discrètement en Tunisie : le vieillissement démographique. Pendant longtemps, le pays a bénéficié d’une population relativement jeune. Cette situation évolue progressivement. La baisse de la natalité, l’allongement de l’espérance de vie et l’émigration d’une partie des jeunes actifs modifient lentement les équilibres démographiques. Ce phénomène pose une question fondamentale.
Comment financer demain les retraites, la santé et la protection sociale avec une population active relativement moins nombreuse ? La réponse ne peut venir uniquement des prélèvements ou des cotisations. Elle dépendra surtout de la capacité de l’économie à produire davantage de richesse. Autrement dit, la meilleure politique sociale de demain reste encore l’investissement productif d’aujourd’hui.
Chaque école modernisée. Chaque entreprise innovante. Chaque projet industriel réussi. Chaque gain de productivité obtenu. Chaque emploi qualifié créé. Constitue une partie de la réponse au défi démographique futur. Retarder ces investissements au nom des contraintes actuelles revient à réduire les moyens qui permettront précisément de financer les engagements sociaux de demain.
Réindustrialiser ou décrocher
Le monde entre dans une nouvelle révolution économique. L’intelligence artificielle transforme les métiers. La transition énergétique redéfinit les modèles industriels. Les chaînes de valeur mondiales se réorganisent. Les rivalités géopolitiques modifient les flux commerciaux. Dans cet environnement, le principal risque pour la Tunisie n’est pas seulement financier. Il est technologique. Il est industriel. Il est stratégique. L’Allemagne découvre aujourd’hui que même une puissance industrielle historique peut perdre des positions lorsqu’elle retarde certaines adaptations.
Que dire alors d’une économie émergente confrontée à des contraintes plus importantes ? La véritable question n’est donc pas de savoir si la Tunisie peut se permettre d’investir. La question est de savoir si elle peut se permettre de ne pas investir. Chaque année de retard dans la transition numérique. Chaque année de retard dans la modernisation industrielle. Chaque année de retard dans la recherche et l’innovation. Chaque année de retard dans la transition énergétique. Réduit un peu plus les marges de manœuvre futures.
Le véritable sens de la souveraineté économique
Les débats économiques tunisiens utilisent fréquemment le terme de souveraineté. Mais la souveraineté n’est pas uniquement une affaire monétaire ou politique. Elle repose aussi sur la capacité d’un pays à entretenir ses infrastructures, former ses compétences, produire son énergie, nourrir sa population et financer son développement. Une nation devient dépendante lorsqu’elle cesse d’investir dans ses propres capacités. Une nation perd progressivement sa liberté lorsqu’elle reporte systématiquement les décisions difficiles. L’expérience allemande rappelle une vérité fondamentale : la puissance d’un pays ne dépend pas seulement de l’état de ses finances publiques. Elle dépend de la qualité de ses infrastructures, de son système éducatif, de sa recherche scientifique, de sa cohésion sociale et de son appareil productif. Autrement dit, elle dépend de son capital collectif.
Réconcilier prudence et ambition
L’enseignement le plus précieux que la Tunisie peut tirer de la situation allemande est peut-être celui-ci : la discipline budgétaire est nécessaire; mais elle ne constitue jamais un projet de société. Une nation ne se construit pas uniquement en réduisant ses déficits. Elle se construit en préparant l’avenir. La véritable sagesse économique consiste à distinguer les dépenses qui appauvrissent de celles qui enrichissent. À différencier la consommation immédiate de l’investissement stratégique.
À comprendre qu’une dette contractée pour moderniser une économie n’a pas la même nature qu’une dette destinée à repousser les réformes. L’enjeu n’est donc pas de choisir entre rigueur et relance. L’enjeu est de réconcilier prudence financière et ambition nationale. Car les peuples n’attendent pas seulement de leurs gouvernements qu’ils équilibrent les comptes. Ils attendent qu’ils préparent l’avenir. Et l’avenir se prépare rarement en économisant sur l’essentiel.
L’Allemagne découvre aujourd’hui qu’une nation peut s’affaiblir en dépensant moins que ce que nécessite la préservation de sa puissance. La Tunisie, qui cherche encore son modèle de développement dans un environnement mondial de plus en plus instable, gagnerait à méditer cette leçon. La dette la plus dangereuse n’est pas toujours celle que l’on emprunte sur les marchés financiers. C’est parfois celle que l’on contracte envers ses enfants lorsque l’on renonce à investir dans les écoles où ils apprendront, les infrastructures qu’ils utiliseront, les entreprises où ils travailleront et les institutions qui garantiront leur dignité.
Car, au bout du compte, la richesse d’une nation ne se mesure pas uniquement à ses comptes. Elle se mesure aussi à sa capacité de transmettre davantage qu’elle n’a reçu. Et c’est précisément là que se joue le véritable destin économique de la Tunisie.
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(1) Jürgen Habermas (1929-2026), figure de l’École de Francfort, a consacré son œuvre à défendre la démocratie délibérative contre la « colonisation du monde vécu » par les logiques marchandes et bureaucratiques. Il a promu la théorie de « l’agir communicationnel » et le « patriotisme constitutionnel », prônant un espace public fondé sur le dialogue, la raison et le débat citoyen face aux dérives modernes.
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* Dr. Tahar EL ALMI,
Economiste-Economètre.
Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,
Psd-Fondateur de l’Institut Africain
D’Economie Financière (IAEF-ONG)