Alors que la préparation du budget de l’État relance le débat sur les priorités économiques, l’investissement public reste au cœur des interrogations. Pour L’Économiste Maghrébin, Héla Ben Hassine, maître de conférences en sciences économiques, dresse un constat sans concession : la Tunisie investit insuffisamment, mais surtout de manière inefficace. Une double faiblesse qui pèse lourdement sur la croissance, la compétitivité et le développement régional.
Un investissement public en recul depuis plus de quinze ans
Pour Héla Ben Hassine, l’investissement public constitue bien plus qu’une simple dépense budgétaire. Il représente « le principal levier permettant de renforcer durablement la capacité productive de l’économie », à travers la construction ou la modernisation des infrastructures, des établissements de santé, des écoles, des réseaux d’eau, de transport, d’énergie ou encore des infrastructures numériques.
Or, en Tunisie, son poids dans les finances publiques ne cesse de diminuer.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes :
- La part de l’investissement public dans les dépenses de l’État est passée de 16,9 % en moyenne avant 2011 à 15,8 % aujourd’hui ;
- Rapporté au PIB, il représente environ 5 %, contre près de 7 % dans les pays émergents comparables.
Pour l’économiste, cette évolution traduit un choix budgétaire préoccupant.
« Face aux contraintes budgétaires, l’investissement public est devenu la principale variable d’ajustement, alors même qu’il devrait constituer l’un des principaux moteurs de la croissance de long terme. »
L’augmentation de la dette publique, des dépenses salariales, des subventions et du service de la dette absorbe désormais une part croissante des ressources de l’État, reléguant les dépenses d’investissement au second plan.
« Sacrifier l’investissement aujourd’hui, c’est compromettre la croissance de demain »
Selon Héla Ben Hassine, réduire les investissements peut sembler une solution de court terme, mais cette stratégie engendre un coût économique considérable. « En sacrifiant l’investissement aujourd’hui, on compromet la croissance, la compétitivité et les recettes fiscales de demain ».
L’universitaire estime ainsi que la Tunisie n’investit pas suffisamment au regard de ses besoins de développement. Mais, insiste-t-elle, la question n’est pas uniquement quantitative. « Le véritable enjeu est de concilier quantité et qualité. Augmenter les crédits d’investissement est nécessaire, mais cela ne produira les effets attendus que si les projets sont correctement sélectionnés, bien préparés et exécutés dans les délais ».
Le FMI pointe un problème d’exécution, pas seulement de moyens
S’appuyant sur le rapport Public Investment Management Assessment (PIMA) du FMI, l’universaire souligne un paradoxe : la Tunisie dispose d’un cadre institutionnel relativement solide, parfois comparable, voire supérieur, à celui de plusieurs pays émergents. En revanche, les difficultés apparaissent au niveau de la mise en œuvre.
Le diagnostic du FMI met notamment en évidence :
- Une programmation pluriannuelle insuffisante ;
- Des évaluations ex ante limitées ;
- Des critères de sélection des projets perfectibles ;
- Un suivi insuffisant des actifs publics ;
- Une gestion encore fragile des partenariats public-privé.
Pour Ben Hassine, le défi consiste donc à transformer chaque dinar investi en infrastructures de qualité et en croissance durable.
Quels secteurs doivent être prioritaires ?
Plutôt que d’opposer les différents domaines d’investissement, Héla Ben Hassine plaide pour une hiérarchisation fondée sur leur impact économique.
Les infrastructures économiques arrivent en tête des priorités :
- transport ;
- logistique ;
- énergie ;
- eau ;
- infrastructures numériques.
Ces investissements permettent de réduire les coûts de production, d’améliorer la compétitivité des entreprises et d’accroître l’attractivité du territoire pour les investisseurs privés, en particulier dans les régions de l’intérieur.
Elle insiste également sur l’importance de préserver les investissements dans le capital humain. « L’éducation, la santé et la formation améliorent durablement la productivité, favorisent l’innovation et soutiennent une croissance plus inclusive ».
Un lien direct entre recul de l’investissement et ralentissement de la croissance
Pour Héla Ben Hassine, la corrélation entre investissement public et performances économiques ne fait aucun doute.
Depuis 2011 :
- L’investissement public est resté autour de 5 % du PIB ;
- Sa contribution à la croissance s’est nettement amoindrie ;
- Sa volatilité a plus que doublé.
Conséquence : la croissance économique a ralenti, le PIB est devenu plus instable et l’accumulation du capital public s’est essoufflée. « Moins l’État investit dans les infrastructures productives, moins le secteur privé peut produire efficacement. L’investissement public n’est pas une dépense : c’est un investissement dans la croissance future ».
Un levier pour l’emploi, les régions et la cohésion sociale
Au-delà de son impact macroéconomique, l’investissement public constitue également un puissant outil de développement territorial. Chaque projet d’infrastructure génère des emplois directs dans le bâtiment et les travaux publics, mais aussi des emplois indirects chez les fournisseurs, les transporteurs et les PME locales.
Les investissements dans la santé, l’éducation, le numérique et/ou la transition écologique créent quant à eux des emplois plus qualifiés. Ils permettent également de réduire les disparités régionales.
En améliorant les routes, les réseaux d’eau, l’électricité, les infrastructures numériques, les hôpitaux et les établissements scolaires dans les régions de l’intérieur, l’État favorise ensuite l’installation d’investisseurs privés. « Un dinar investi dans une route ou un hôpital ne produit pas seulement des infrastructures ; il produit aussi davantage d’emplois, plus d’investissements privés et davantage de cohésion sociale ».
Le vrai problème : l’efficacité de la dépense publique
Pour l’universitaire, le diagnostic est clair : le principal défi réside aujourd’hui dans l’efficacité de l’investissement public.
Elle rappelle que :
- L’écart d’efficience est estimé à près de 14 % par rapport aux meilleures pratiques internationales ;
- L’ICOR (ratio investissement/croissance) est passé de 1,6 sur longue période à près de 2,9 entre 2012 et 2015, signe qu’il faut désormais beaucoup plus d’investissements pour générer une même unité de croissance.
Autrement dit, chaque dinar investi produit aujourd’hui moins de richesse qu’auparavant. Cette contre-performance s’explique notamment par :
- Une sélection insuffisante des projets ;
- Des retards d’exécution ;
- Des évaluations préalables limitées ;
- Une programmation budgétaire incomplète ;
- Des procédures administratives lourdes ;
- Un suivi insuffisant des résultats.
« La Tunisie possède souvent de bonnes règles sur le papier, mais leur mise en œuvre reste insuffisante », résume-t-elle.
Investir malgré une dette élevée ? Oui, à certaines conditions
La dette publique ne doit pas, selon Héla Ben Hassine, conduire à sacrifier systématiquement l’investissement. Pour ce faire, elle distingue clairement deux types d’endettement :
- La « bonne dette », qui finance des infrastructures productives génératrices de croissance et de recettes fiscales ;
- La « mauvaise dette », destinée à couvrir des dépenses courantes ou des déficits récurrents sans effet sur le potentiel économique.
À ses yeux, réduire l’investissement pour contenir la dette serait contre-productif. « Une stratégie reposant uniquement sur la réduction de l’investissement risque d’enfermer la Tunisie dans une trappe de faible croissance, rendant paradoxalement la dette encore plus difficile à stabiliser ».
Sa conclusion est sans équivoque : la soutenabilité de la dette dépend autant de la qualité des investissements financés que de leur volume. Autrement dit, « le véritable défi de la Tunisie n’est pas seulement d’investir davantage ; il est surtout de mieux investir ».