Dans les souks de Tunis, dans les usines de Sfax, dans les bureaux des exportateurs du Sahel ou dans les salles de marché de New York, un même phénomène invisible relie aujourd’hui des millions de destins. Ce phénomène n’a ni visage ni drapeau. Il s’appelle le dollar.
Depuis plusieurs mois, alors que les conflits géopolitiques se multiplient, que les économies avancées peinent à retrouver leur rythme d’avant-crise et que les promesses d’un monde multipolaire se heurtent aux réalités des marchés, le billet vert effectue un retour spectaculaire. Comme un souverain que l’on croyait affaibli et dont les adversaires annonçaient la chute imminente, le dollar reprend sa place au centre du jeu.
Au même moment, le yen japonais s’effondre à des niveaux qui rappellent les heures les plus critiques de l’histoire monétaire contemporaine. L’euro vacille sans s’écrouler. Les marchés émergents s’inquiètent. Les matières premières hésitent. Et les banques centrales du monde entier scrutent avec anxiété les moindres déclarations de la Réserve fédérale américaine.
Derrière ces mouvements techniques se cache en réalité une immense histoire humaine : celle des rapports de force, des peurs collectives, des erreurs de politique économique et des espoirs de croissance. Une histoire qui concerne également la Tunisie, même si elle se joue à plusieurs milliers de kilomètres de ses frontières.
Quand la confiance change de camp
L’économie mondiale repose sur une matière première plus rare encore que le pétrole : la confiance. Les marchés financiers ne récompensent pas uniquement les performances économiques. Ils récompensent surtout la crédibilité. Ils investissent là où ils pensent que les institutions restent solides, où les règles sont prévisibles et où les autorités monétaires paraissent capables de tenir leurs engagements.
Pendant une bonne partie de l’année 2025, cette confiance semblait s’éroder à l’égard des États-Unis. Le dollar reculait. Les investisseurs évoquaient les déficits budgétaires américains, l’endettement colossal de Washington, les tensions politiques internes et l’émergence progressive de nouveaux pôles économiques capables, pensait-on, de contester l’hégémonie américaine.
Les discours sur la dédollarisation se multipliaient. Les BRICS multipliaient les annonces. La Chine renforçait l’internationalisation du yuan. Certains analystes parlaient déjà d’un « monde post-dollar ».
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L’Histoire, cependant, aime rarement les prophéties définitives. Quelques mois plus tard, les capitaux affluent de nouveau vers les États-Unis. Le dollar se redresse. Les investisseurs révisent leurs anticipations.
Pourquoi ? Parce qu’une conviction s’impose progressivement : la Réserve fédérale semble déterminée à reprendre le contrôle de l’inflation, quitte à ralentir l’économie. Et dans le monde de la finance, la détermination est souvent récompensée.
Kevin Warsh ou le retour de la vieille école
L’arrivée de Kevin Warsh à la tête de la Réserve fédérale marque un changement de climat intellectuel. Depuis la crise financière de 2008, les banques centrales sont devenues les véritables chefs d’orchestre des économies modernes. Elles ont injecté des milliers de milliards de dollars dans les systèmes financiers, maintenu des taux d’intérêt proches de zéro et soutenu les marchés lors des crises successives.
Cette période a donné naissance à une génération entière d’investisseurs convaincus que les banques centrales interviendraient toujours pour éviter les turbulences majeures. L’économiste américain Hyman Minsky aurait sans doute reconnu ici son célèbre paradoxe : plus une période de stabilité dure longtemps, plus elle encourage la prise de risque excessive qui finit par produire l’instabilité.
Aujourd’hui, le vent semble tourner. Kevin Warsh appartient à une tradition monétaire plus classique. Une tradition héritée des années Volcker, lorsque la lutte contre l’inflation primait sur toute autre considération. Son message est simple : la stabilité des prix n’est pas négociable. Cette posture rassure les investisseurs internationaux. Elle redonne au dollar son statut de valeur refuge. Mais elle crée aussi des secousses considérables dans le reste du monde.
Le Japon face au crépuscule d’un modèle
Aucun pays ne ressent aujourd’hui ces secousses avec autant de violence que le Japon. Le yen évolue désormais à des niveaux qui auraient semblé impensables il y a encore quelques années. Pour comprendre l’ampleur du phénomène, il faut revenir sur une singularité japonaise. Depuis l’éclatement de sa bulle immobilière au début des années 1990, le Japon lutte contre un mal étrange: la stagnation économique chronique.
Pendant plus de trente ans, les autorités ont tenté de stimuler l’activité par tous les moyens possibles : dépenses publiques massives, taux d’intérêt nuls, injections monétaires gigantesques.
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Cette stratégie a permis d’éviter l’effondrement. Mais elle a aussi créé une dépendance. Aujourd’hui, lorsque les taux américains remontent tandis que les taux japonais demeurent extrêmement faibles, les investisseurs n’hésitent pas. Ils empruntent en yens à faible coût pour investir en dollars à rendement supérieur. C’est le célèbre carry trade.
Le problème est que cette mécanique finit par affaiblir continuellement la monnaie japonaise. Or un yen trop faible cesse progressivement d’être un avantage. Les importations deviennent plus coûteuses. L’énergie se renchérit.
Le pouvoir d’achat des ménages diminue. L’inflation importée s’accélère. Ce qui apparaissait hier comme une stratégie de soutien à la compétitivité se transforme peu à peu en menace pour la stabilité économique. Le Japon découvre aujourd’hui qu’il est parfois plus difficile de sortir d’une politique monétaire exceptionnelle que de l’adopter.
L’Europe ou l’art de subir
L’Europe se retrouve dans une situation différente mais tout aussi inconfortable. L’euro résiste mieux que le yen. Pourtant, cette résistance ne doit pas masquer une réalité préoccupante. Le continent européen traverse une phase de doute historique. La croissance est faible. La productivité progresse lentement. Les investissements industriels migrent parfois vers des régions plus attractives. Les tensions énergétiques persistent. La concurrence américaine et chinoise s’intensifie.
Dans ce contexte, la Banque centrale européenne marche sur une corde raide. Trop de rigueur monétaire risque d’étouffer l’activité. Trop de souplesse risque d’affaiblir davantage la monnaie unique. L’Europe semble condamnée à naviguer entre deux dangers.
Cette situation rappelle les analyses de l’économiste Dani Rodrik sur les contraintes imposées par la mondialisation financière : les États disposent de moins en moins de liberté pour mener des politiques économiques totalement autonomes. L’Europe en offre aujourd’hui une démonstration grandeur nature.
Une guerre des monnaies qui ne dit pas son nom
Les économistes parlent souvent de guerre commerciale. Ils parlent moins de guerre monétaire. Pourtant, celle-ci n’a jamais réellement disparu. Chaque décision prise par une banque centrale modifie les rapports de force mondiaux. Chaque variation importante du dollar redistribue les cartes de la compétitivité internationale. Chaque mouvement de taux provoque des transferts massifs de capitaux. Les monnaies sont devenues les armes silencieuses de la mondialisation. Elles ne détruisent pas des infrastructures. Elles ne déplacent pas des armées. Mais elles peuvent fragiliser des économies entières. Lorsque le dollar monte fortement, ce sont des milliers d’entreprises dans les pays émergents qui voient leurs charges financières augmenter.
Ce sont des millions de consommateurs qui paient plus cher leur énergie ou leurs produits importés. Ce sont parfois des gouvernements qui découvrent soudainement que leur dette extérieure devient plus lourde à porter.
La Tunisie face au retour du dollar fort
Pour la Tunisie, ce retour du dollar intervient à un moment particulièrement sensible. L’économie nationale reste confrontée à plusieurs défis simultanés : croissance modérée, pression sur les finances publiques, besoins de financement élevés et vulnérabilité aux chocs extérieurs. Dans un tel contexte, la remontée du dollar agit comme une onde de choc discrète mais profonde. Le pétrole, les céréales, de nombreuses matières premières stratégiques et une partie importante du commerce international continuent d’être facturés en dollars. Chaque appréciation du billet vert accroît mécaniquement le coût de ces importations.
Pour le citoyen tunisien, cette réalité peut sembler abstraite. Pourtant, elle finit souvent par se traduire dans le prix des produits de consommation, dans les coûts de transport ou dans les dépenses énergétiques. L’effet n’est pas toujours immédiat. Mais il existe. Et il s’accumule. Plus encore, un dollar fort complique la gestion macroéconomique. La Banque centrale de Tunisie doit préserver la stabilité monétaire tout en évitant un ralentissement excessif de l’activité. Les autorités budgétaires doivent financer les besoins de l’État dans un environnement international plus exigeant. Les entreprises doivent composer avec des coûts d’importation plus élevés. Les ménages, eux, subissent indirectement les répercussions de ces ajustements.
Le privilège exorbitant du dollar
L’ancien ministre français des Finances, Valéry Giscard d’Estaing, parlait déjà dans les années 1960 du « privilège exorbitant » du dollar. L’expression demeure d’une actualité frappante. Les États-Unis sont pratiquement le seul pays capable de financer durablement ses déficits dans sa propre monnaie tout en attirant l’épargne mondiale.
Cette situation confère à Washington un pouvoir unique. Le dollar n’est pas seulement une monnaie. C’est une institution mondiale. C’est une réserve de valeur. C’est un instrument de puissance. C’est aussi un baromètre de la peur. Chaque fois que les incertitudes augmentent, le monde retourne vers lui. Comme un réflexe collectif. Comme une habitude profondément enracinée dans l’architecture financière internationale.
Quand le billet vert rappelle qui commande
Au fond, l’histoire du dollar et du yen n’est pas seulement une histoire de marchés financiers. C’est l’histoire d’un monde qui cherche encore son nouvel équilibre. Depuis quinze ans, beaucoup annoncent l’avènement d’un ordre économique multipolaire. Cette évolution est réelle. Les puissances émergentes prennent davantage de place. Les BRICS gagnent en influence. La Chine affirme ses ambitions. Mais les événements récents rappellent une vérité souvent oubliée : lorsqu’une tempête financière menace, les investisseurs continuent de chercher refuge sous le même parapluie : le dollar.
Pour la Tunisie, comme pour de nombreux pays émergents, cette réalité impose prudence, vigilance et anticipation. Car derrière les écrans des salles de marché, derrière les graphiques et les indices, se joue quelque chose de beaucoup plus concret : le coût de notre énergie, le prix de nos importations, la stabilité de notre monnaie et, finalement, le pouvoir d’achat des citoyens.
Le dollar vient une nouvelle fois de rappeler au monde qu’il demeure le cœur battant du système financier international. Et lorsque ce cœur accélère, c’est toute l’économie mondiale qui change de rythme.