Dans une déclaration exclusive accordée à L’Economiste maghrébin, le professeur Kamel Beji, spécialiste de l’économie du travail à la Southern Mediterranean University, livre une analyse nuancée des récentes augmentations salariales décidées par le gouvernement. S’il reconnaît leur caractère indispensable face à la pression inflationniste, il met en garde contre leurs effets potentiellement lourds sur les petites et moyennes entreprises, dans un contexte économique et climatique des affaires déjà fortement dégradé.
Dans la majorité des pays, les revalorisations salariales résultent d’un processus de négociation sectorielle encadré, tenant compte du taux d’inflation, de la situation propre à chaque entreprise, de la dynamique du secteur concerné, ainsi que de l’environnement économique interne et externe, explique-t-il d’emblée. Notre interlocuteur regrette que tel n’ait pas été le cas où les augmentations ont été décidées de manière unilatérale, sans véritable dialogue social entre employeurs et partenaires syndicaux.
Il relève par ailleurs une inégalité de traitement : les entreprises couvertes par des conventions collectives bénéficient d’une hausse de 5 % appliquée au salaire de base, tandis que les autres sont soumises à des augmentations forfaitaires. Cette distinction introduit, selon lui, un déséquilibre structurel dans le traitement des salariés. Les hausses portent directement sur le salaire de base et s’étendent aux compléments de rémunération, notamment la prime de transport et l’indemnité de chômage technique, relevés eux aussi de 5 %.
Un poids supplémentaire pour des entreprises déjà fragilisées
Le professeur à la Southern Mediterranean University assume une position claire : en tant qu’économiste de sensibilité sociale, il estime que ces 5 % demeurent insuffisants au regard du coût réel de la vie. Mais il se refuse à ignorer la réalité des PME, qu’il invite à examiner dans une perspective globale et historique.
Ces structures sortent d’une séquence de chocs successifs : la pandémie de Covid-19, puis la guerre russo-ukrainienne de 2022, qui a provoqué (et provoque toujours) une forte hausse du coût des matières premières. Les tensions persistantes au Moyen-Orient alimentent aujourd’hui de nouvelles anticipations haussières, avec des augmentations récentes des intrants oscillant entre 5 et 8 %. À cela s’ajoute une pression fiscale significative : les entreprises ont simultanément subi des hausses d’impôts, plongeant le tissu productif dans ce que notre interlocuteur qualifie de « situation de quasi-taxation, où chaque décision de politique économique vient alourdir davantage les charges des opérateurs privés ».
Dans ce contexte, la valeur ajoutée progresse à un rythme nettement insuffisant pour couvrir de nouvelles charges salariales. Le professeur Kamel Beji formule sur ce point sa mise en garde la plus structurée : « Toute revalorisation salariale devrait correspondre, au minimum, à des gains de productivité équivalents. » Or il juge très improbable que les PME tunisiennes parviennent à générer, pendant trois années consécutives, la progression requise pour absorber une hausse salariale cumulée de 15 %, soit le résultat mécanique des augmentations programmées sur la période (2026, 2027 et 2028).
Un choc immédiat, un bénéfice différé
Notre interlocuteur reconnaît néanmoins une dimension positive à ces mesures dans une optique macroéconomique. En renforçant le pouvoir d’achat des ménages, les revalorisations salariales sont susceptibles de stimuler la consommation intérieure, de redynamiser le marché et de produire, en retour, des retombées favorables sur l’activité économique. Ce rééquilibrage ne pourra toutefois se matérialiser, estime-t-il, qu’à un horizon d’un à deux ans, creusant un décalage préoccupant entre un choc sur les charges immédiat et un bénéfice macroéconomique nécessairement différé. Dans un climat des affaires qu’il juge peu rassurant depuis mars 2020.
Sur le plan réglementaire, le professeur Kamel Beji apporte une précision importante à l’attention des entreprises ayant déjà consenti des augmentations avant la publication du décret. Toute revalorisation inférieure à 5 % octroyée avant le 30 avril 2026 doit faire l’objet d’un rattrapage, avec effet rétroactif au 1er janvier 2026.