Le 1er mai 2026, au stand de Pop Libris, l’écrivain Yamen Manaï dédicaçait la traduction arabe de L’Amas ardent, son roman paru en 2017 aux éditions Elyzad, désormais publié en arabe par Pop Libris. Derrière ce passage d’une langue à l’autre, une traductrice : Sonya Ben Béhi, membre du comité de lecture de la maison d’édition et créatrice de contenu culturel, qui a porté ce projet avec une conviction rare. Présente à la Foire internationale du livre de Tunis, elle revient sur un choix délibéré et sans concession : celui de rendre ce roman profondément tunisien au public arabophone qui, trop longtemps, n’a pas pu le lire. Dans une déclaration accordée à L’Économiste Maghrébin, elle interpelle, au passage, les déséquilibres qui structurent encore le monde de l’édition mondiale.
Ce choix était tout sauf fortuit, affirme Sonya Ben Béhi. Découvert en 2018 avec un coup de cœur immédiat, L’Amas ardent lui avait semblé, dès cette première lecture, injustement inaccessible au public arabophone tunisien. Le beau succès de l’œuvre dans l’espace francophone, notamment le Prix des cinq continents en 2017, n’avait fait que renforcer cette conviction. Dès sa première traduction achevée, ce roman s’est donc imposé comme le choix suivant. Œuvre ancrée dans l’identité tunisienne, roman de la mémoire et contre l’oubli, hommage à une nature locale, satire sociale chargée de « tunisialité » jusque dans ses mots, ses proverbes et son lexique, il se devait, selon la traductrice, d’être lu en arabe, et ce par le plus grand nombre possible.
L’auteur, partenaire inédit de sa propre traduction
La traductrice espère que cette version arabe saura plaire et que le public en saisira toutes les nuances d’une œuvre qu’elle juge particulièrement nuancée. Pour ce quatrième travail, Sonya Ben Béhi a bénéficié d’un privilège rare : échanger directement avec Yamen Manaï, auteur accessible dont la maîtrise de l’arabe littéraire, autant que du français, l’a d’ailleurs quelque peu surprise. Cette collaboration a fait de l’auteur un participant actif au processus traductif. Un dialogue de co-construction dont Sonya Ben Béhi espère qu’il se ressentira à la lecture, offrant au public une œuvre aussi riche que le texte original.
La formule « traduire, c’est trahir » est devenue si galvaudée que Sonya Ben Béhi y a renoncé. Pour la traductrice, traduire, c’est avant tout aimer. Traduire une œuvre qu’on n’aurait pas aimée lui semble inconcevable, même si certains pourraient peut-être le faire. Sa propre pratique est profondément émotionnelle : imprégnée du roman tout au long du travail, vivant l’œuvre de l’intérieur, Sonya Ben Béhi sent qu’elle laisse une part d’elle-même dans chaque texte. Le résultat est, à ses yeux, une œuvre composite, portant à la fois la substance du texte original et une empreinte personnelle. L’Amas ardent occupe une place particulière dans son cœur, précisément parce qu’il est un roman tunisien.
La littérature arabe traduite : une volonté qui doit venir de l’autre
Sur ce point, Sonya Ben Béhi est directe. Un principe fondamental s’impose : la volonté de traduire vers une langue doit venir des locuteurs de cette langue. Rendre un roman arabe accessible au public français relève ainsi de la responsabilité des éditeurs français, et non de celle des maisons d’édition arabes. Or, le monde éditorial européen et américain commence à peine à traduire des romans arabes, en ne retenant que les noms les plus établis. Les initiatives restent marginales, à l’exception de quelques acteurs engagés comme Actes Sud en France, dont c’est précisément la vocation. Par ailleurs, une traduction de l’arabe vers l’anglais portée du côté arabe ne toucherait, en réalité, que quelques lecteurs anglophones locaux, tandis qu’une traduction initiée par les éditeurs anglophones ouvrirait de véritables horizons à l’œuvre. La créatrice de contenu culturel exprime l’espoir que le monde éditorial occidental porte un regard croissant et plus attentif sur la littérature arabe et africaine dans son ensemble.