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DECRYPTAGE – L’art fragile du pilotage monétaire à l’ère des chocs géopolitiques

Tahar El Almi
2026/04/23 at 5:55 PM
par Tahar El Almi 12 Min Lecture
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Il est des moments où la politique monétaire cesse d’être une science de précision pour devenir un exercice d’équilibrisme.

À mesure que les tensions géopolitiques redessinent les flux énergétiques et bousculent les anticipations, les banquiers centraux avancent dans un brouillard épais, contraints de décider sans voir pleinement. La récente posture prudente de la Banque centrale européenne, face à l’incertitude liée à un conflit au Moyen-Orient et à ses répercussions sur les prix de l’énergie, illustre cette mutation silencieuse : celle d’un pilotage à vue de l’économie mondiale.

Contents
Il est des moments où la politique monétaire cesse d’être une science de précision pour devenir un exercice d’équilibrisme. La prudence comme doctrine : entre inflation importée et incertitude radicaleLe spectre de l’inflation énergétique : un choc asymétriqueLe retour du pilotage à vue : une nouvelle normalitéLes fragilités financières : une toile de fond inquiétanteRésonances tunisiennes : entre dépendance énergétique et contraintes structurellesEntre lucidité et illusion de contrôleIn fine, naviguer sans boussole fixe=====================

Derrière les mots mesurés de ses responsables, c’est toute une philosophie de l’action économique qui se révèle. Ni immobilisme ni volontarisme excessif, mais une navigation prudente entre des récifs invisibles. Cette hésitation apparente n’est pas une faiblesse ; elle est le reflet d’un monde où les modèles prédictifs vacillent, où les chaînes de causalité se fragmentent, et où chaque décision peut produire des effets inattendus.

 

La prudence comme doctrine : entre inflation importée et incertitude radicale

Au-delà des analyses sommaires et des scénarios déséquilibrants, en Tunisie et ailleurs, la montée des prix de l’énergie, catalysée par les tensions géopolitiques, agit comme un choc exogène classique. Pourtant, dans le contexte actuel, ce choc échappe aux cadres traditionnels d’analyse. La question centrale n’est plus seulement de savoir si l’inflation augmente, mais si elle se diffuse durablement dans l’économie réelle.

La distinction est fondamentale. Une inflation transitoire, liée à un renchérissement temporaire du pétrole ou du gaz, appelle une réponse mesurée. À l’inverse, une inflation qui s’ancre dans les anticipations et contamine les salaires et les prix des services exige une réaction plus ferme. Or, c’est précisément cette frontière qui devient floue.

Dans ce contexte, la prudence invoquée par les responsables monétaires, notamment tunisiens, traduit une reconnaissance implicite de l’incertitude radicale. Nous ne sommes plus dans un univers probabilisable où les risques peuvent être quantifiés avec précision. Nous sommes dans un régime d’incertitude où les événements eux-mêmes redéfinissent les règles du jeu.

Ce glissement conceptuel rapproche la pratique actuelle des débats post-keynésiens sur la connaissance imparfaite et les limites de la rationalité économique, voire de la rationalité limitée chère à Nicholas Georgescu-Roegen (1). La politique monétaire ne peut plus être guidée uniquement par des règles fixes ou des modèles calibrés sur le passé. Elle devient un processus adaptatif, presque expérimental.

 

Le spectre de l’inflation énergétique : un choc asymétrique

L’augmentation des prix de l’énergie agit comme un impôt invisible, pesant davantage sur les économies importatrices. Pour la zone euro, dépendante des approvisionnements extérieurs, ce choc est particulièrement sensible. Mais ses effets ne sont pas homogènes.

Certains secteurs absorbent plus facilement la hausse des coûts, tandis que d’autres la répercutent rapidement sur les consommateurs. Cette hétérogénéité complique la lecture des données macroéconomiques. Une inflation globale modérée peut masquer des tensions sectorielles importantes, susceptibles de se diffuser progressivement.

La prudence de la Banque centrale de Tunisie (BCT) s’explique donc aussi par cette complexité. Relever les taux trop tôt risquerait de freiner une économie déjà fragilisée, sans pour autant résoudre un problème d’inflation d’origine externe. Ne rien faire, en revanche, pourrait alimenter une spirale inflationniste si les anticipations venaient à se désancrer.

Ce dilemme rappelle les débats classiques sur la courbe de Phillips, mais dans une version profondément transformée. L’arbitrage entre inflation et activité n’est plus stable. Il dépend désormais de facteurs géopolitiques, énergétiques et financiers qui échappent en grande partie au contrôle des autorités monétaires.

 

Le retour du pilotage à vue : une nouvelle normalité

L’expression « pilotage à vue » a longtemps été utilisée de manière critique, comme le signe d’une absence de stratégie. Aujourd’hui, elle devient une nécessité. Dans un environnement où les chocs sont fréquents et imprévisibles, la capacité d’adaptation prime sur la rigidité des règles.

Ce changement de paradigme s’inscrit dans une évolution plus large de la gouvernance économique. Les banques centrales, autrefois perçues comme des institutions technocratiques guidées par des modèles sophistiqués, apparaissent désormais comme des acteurs pragmatiques, contraints de composer avec l’incertitude.

Cette transformation n’est pas sans conséquences. Elle modifie la relation entre les autorités monétaires et les marchés. Lorsque les décisions deviennent moins prévisibles, les anticipations des investisseurs se fragmentent, augmentant la volatilité. Les communications des banques centrales, déjà délicates, deviennent un outil central de stabilisation.

Dans ce contexte, la prudence affichée n’est pas seulement une posture économique ; elle est aussi une stratégie de communication. Elle vise à éviter les réactions excessives des marchés, tout en préservant une marge de manœuvre pour l’avenir.

 

Les fragilités financières : une toile de fond inquiétante

Au-delà de l’inflation, les risques évoqués pour la stabilité financière rappellent que l’économie mondiale repose sur des équilibres précaires. Les valorisations élevées des actifs, les politiques budgétaires expansionnistes et les tensions dans le crédit privé constituent autant de sources potentielles de fragilité.

Ces éléments s’inscrivent dans une dynamique de long terme, marquée par une abondance de liquidités et une recherche accrue de rendement. Dans un tel environnement, toute remontée des taux peut provoquer des ajustements brutaux, révélant des vulnérabilités latentes.

La prudence monétaire apparaît alors comme une tentative de gérer ces risques sans déclencher de crise. Mais cette stratégie a ses limites. En retardant les ajustements nécessaires, elle peut aussi contribuer à l’accumulation de déséquilibres.

Ce paradoxe est au cœur des débats contemporains sur le rôle des banques centrales. Doivent-elles se concentrer sur la stabilité des prix, ou intégrer explicitement la stabilité financière dans leurs décisions ? La réponse reste incertaine, et varie selon les contextes.

 

Résonances tunisiennes : entre dépendance énergétique et contraintes structurelles

Pour la Tunisie, ces évolutions ne sont pas abstraites. Elles se traduisent par des tensions concrètes sur les équilibres macroéconomiques. En tant qu’économie importatrice d’énergie, le pays est directement exposé aux fluctuations des prix internationaux.

La hausse des coûts énergétiques se répercute sur les finances publiques, à travers les subventions, mais aussi sur le pouvoir d’achat des ménages et la compétitivité des entreprises. Dans un contexte de contraintes budgétaires et de fragilité sociale, ces effets peuvent être amplifiés.

Le pilotage à vue, observé au niveau des grandes banques centrales, trouve ainsi un écho particulier en Tunisie. Les autorités économiques doivent elles aussi naviguer dans un environnement incertain, avec des marges de manœuvre limitées.

Mais la comparaison s’arrête là. Là où les économies avancées disposent d’instruments sophistiqués et d’une crédibilité institutionnelle forte, la Tunisie fait face à des contraintes structurelles plus lourdes. Le recours à des ajustements graduels est souvent entravé par des impératifs sociaux et politiques.

Dans ce contexte, l’incertitude externe agit comme un multiplicateur de fragilité interne. Elle rend plus difficile la mise en œuvre de réformes, tout en accentuant les déséquilibres existants.

Entre lucidité et illusion de contrôle

La posture prudente des banques centrales reflète une forme de lucidité : celle de reconnaître les limites de leur pouvoir. Dans un monde interconnecté, où les chocs se propagent rapidement, aucune institution ne peut prétendre contrôler pleinement les dynamiques économiques.

Mais cette lucidité coexiste avec une certaine illusion de contrôle. Les marchés continuent d’attendre des banques centrales qu’elles stabilisent l’économie, qu’elles anticipent les crises et qu’elles maintiennent la confiance. Cette attente, souvent implicite, crée une pression constante.

Le risque est alors de voir les autorités monétaires surinterpréter des signaux faibles, ou réagir de manière excessive à des fluctuations temporaires. Le pilotage à vue, s’il devient permanent, peut engendrer une forme d’instabilité chronique. 

 

In fine, naviguer sans boussole fixe

La prudence affichée par la Banque centrale européenne face à l’incertitude géopolitique n’est pas un simple choix tactique. Elle révèle une transformation profonde de la politique économique, confrontée à un monde plus instable et moins prévisible.

Le pilotage à vue, loin d’être une anomalie, tend à devenir la norme. Il impose une nouvelle discipline : celle de l’adaptation permanente, de l’humilité face à l’incertitude, et de la gestion des risques plutôt que de leur élimination.

Pour la Tunisie, comme pour d’autres économies vulnérables, cette évolution constitue à la fois un défi et une leçon. Dans un environnement global incertain, la résilience ne peut plus reposer uniquement sur des ajustements conjoncturels. Elle nécessite une transformation structurelle, capable de réduire la dépendance aux chocs externes.

Dans un monde où les repères vacillent, la véritable boussole n’est plus la prévision parfaite, mais la capacité à réagir avec lucidité… ou la prévision limitée…

=====================

(1) Economiste et mathématicien américain d’origine roumaine Nicholas Georgescu-Roegen (1906–1994). Né en Roumanie, il a étudié à Bucarest, Paris et Londres avant de collaborer avec Joseph Schumpeter à Harvard. Il a ensuite enseigné la majeure partie de sa carrière à l’Université Vanderbilt aux États-Unis et à l’Université Louis Pasteur de Strasbourg(ULP). Bien qu’hétérodoxe, il était reconnu pour sa rigueur mathématique exceptionnelle.

Il est considéré comme une figure majeure de la pensée économique des années 1970 et 1980, notamment pour avoir posé les bases de l’économie écologique.

Ses principales contributions :

* La Loi de l’Entropie : Dans son ouvrage phare de 1971, The Entropy Law and the Economic Process, il démontre que l’activité économique transforme des ressources de basse entropie (utiles) en déchets de haute entropie (inutilisables), rendant une croissance infinie physiquement impossible.

* Père de la Décroissance : Ses travaux ont directement inspiré le mouvement de la « Décroissance » en soulignant que le système économique doit respecter les limites biologiques et physiques de la Terre.

* La Bioéconomie : Il a proposé dès le début des années 70 de réformer la science économique pour y intégrer les principes de la thermodynamique et de la biologie, fondant ainsi la « Bioéconomie ».

 

===========================

* Dr. Tahar EL ALMI,

Economiste-Economètre.

Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,

Psd-Fondateur de l’Institut Africain

D’Economie Financière (IAEF-ONG)

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Tahar El Almi 24 avril 2026
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