Anna Dorrangriccia:” Le rôle des femmes entrepreneures doit être reconnu et soutenu par les acteurs publics et privés”

Les femmes entrepreneures se trouvent confrontées à des défis socio-économiques. Aujourd’hui,  elles se lancent timidement dans le développement de leur business. Tout en essayant de s’affirmer de plus en plus dans le monde de la finance à dominance masculine. Anna Dorrangriccia, Experte Union pour la Méditerranée (UpM)  nous a accordé une interview  en livrant une analyse détaillée du rôle des Femmes entrepreneures. Et ce à l’issue du forum de l’UpM et de l’ONUDI qui a eu lieu le 20 juillet 2022. Interview:

– Que ce soit dans la région Mena ou dans d’autres régions, les défis liés au financement du développement de l’entrepreneuriat féminin demeurent un des obstacles essentiels. Pourquoi, selon vous ?

Anna Dorrangriccia: Les femmes entrepreneures sont confrontées à de nombreux obstacles importants qui enrayent le développement et la croissance de leurs entreprises. Des facteurs tels que le cadre juridique, les lois, la culture et les normes sociales représentent un frein majeur à leur développement entrepreneurial. En ce qui concerne l´accès au financement l’égalité des chances entre les femmes et les hommes n´est pas encore au rendez-vous ! Pourtant, lorsqu’elles sont financées, les femmes entrepreneures obtiennent des résultats similaires ou même meilleurs que leurs homologues masculins.

D’un autre côté, les investisseurs passent à côté de grandes opportunités d’investissement rentable, tandis que les décideurs politiques et les autres parties prenantes ont du mal à développer des écosystèmes inclusifs et efficaces, favorisant ainsi la croissance des entreprises et le développement entrepreneurial.

Par ailleurs, les préjugés sexistes constituent le défi majeur auquel l´entreprenariat féminin est confronté. Souvent, les postes de décision, notamment dans le secteur financier, sont occupés par des hommes. Une réalité qui explique le taux élevé de refus de crédit aux femmes entrepreneurs, contrairement à son homologue masculin.

Ces stéréotypes – parfois inconscients – conduits par les hommes de la finance renforcent l’image négative autour de la figure entrepreneuriale féminine déjà ancrée dans nos sociétés. En outre, le manque d’informations sur les aides financières pour les entreprises dirigées par des femmes est un autre élément qui entrave l’accès des femmes au financement.

Néanmoins, l’inclusion financière des femmes est essentielle pour accroître leur contribution économique au marché du travail dans son ensemble ainsi que leur indépendance financière, étant les deux une précondition nécessaire au développement.

– Quelles sont donc les mesures communes, pourquoi pas universelles, à mettre en place pour pousser l’entrepreneuriat féminin ?

Durant le Women Business Forum, différentes solutions ont été mises en exergue par les intervenants des deux tables rondes et les participants. L’une de ces solutions envisageait la technologie numérique, en tant un outil clé, susceptible d’atténuer les obstacles traditionnels à l’entrepreneuriat féminin, notamment l’accès au financement.

Ces solutions digitales pourraient résoudre les contraintes de mobilité et réduire les coûts de transaction liés à l’accès aux services financiers et pourraient être personnalisées pour répondre à divers besoins et demandes. Cependant, pour que cela se produise, certains facteurs doivent être pris en compte, tels que la protection des clients, la confidentialité des données et l’identification numérique. En outre, pour mieux répondre aux besoins financiers et aux aspirations des femmes, des données ventilées par sexe doivent être collectées – car elles sont encore insuffisantes à l’heure actuelle. Toujours dans un contexte de transformation numérique, l’ONUDI a présenté l’outil IDEA App, qui fournit des programmes de coaching et de mentorat entrepreneuriaux en ligne, pour la période de 6 à 9 mois, aux entrepreneurs pour qu´ils puissent développer des plans d’affaires bancables. Grâce à son format en ligne, l’App a atteint plus de 300 entrepreneurs, dont un tiers de femmes.

– Les femmes se lancent timidement dans le développement de leur business ; et ce, dans le monde de la finance à dominance masculine. Comment peuvent-elles surmonter le handicap afin qu’elles puissent affirmer leur leadership ?

L’insuffisance des informations financières est l’une des principales causes des pénuries de capital et de crédit auxquelles les femmes sont confrontées. En l´absence de ces données essentielles, il est difficile pour les femmes d’étendre leurs activités et d’augmenter leur productivité. Par conséquent, soutenir la création d’associations et de réseaux de femmes d’affaires est essentiel pour sensibiliser à la question. Cela permettra également de donner plus de visibilité aux femmes et de faire entendre leurs voix. L´objectif serait d´encourager l’engagement des institutions financières traditionnelles à apporter des changements efficaces à leurs systèmes discriminatoires entre les sexes.

Vu le contexte économique actuel, le Women Business Forum (WBF) arrive à point nommé, en effet il a pu réunir des femmes entrepreneurs, des associations de soutien aux femmes, des institutions financières ainsi que plusieurs experts en la matière pour explorer les solutions de financement pour les femmes. De plus, le WBF 2022 a représenté une excellente opportunité de réseautage, pour les entreprises appartenant à des femmes et dirigées par des femmes, pour améliorer la performance de leur entreprises en apprenant des modèles commerciaux réussis et innovants. C´était également l´occasion d´établir des relations commerciales avec des chefs d’entreprise internationaux renommés, des décideurs politiques ainsi que des experts des plus grandes entreprises mondiales.

– Les stéréotypes de genre ont la vie dure et continuent d’avoir un impact sur le choix des métiers des femmes, que faire?

La solution réside certainement dans l’éducation. Le soutien des gouvernements en ce sens est crucial, par exemple en appliquant une approche de genre – avec une révision périodique – dans les programmes, les manuels et les programmes de formation des enseignants. L´objectif est de s’assurer que les stéréotypes de genre ne soient pas inculqués dès les premières années  d´éducation des enfants. Les enseignants en contact avec les enfants, ainsi que les professeurs des lycées et des universités, mais aussi les fonctionnaires et les décideurs politiques, entre autres, devraient suivre la formation envisagée par les autorités nationales afin d’être conscients de ce qu’est le sexisme et de développer la capacité pour traiter de tels problèmes si nécessaire.

“une opportunité pour échanger les bonnes pratiques “

WBF 2022 est une opportunité pour échanger les bonnes pratiques et de partager les histoires inspirantes de femmes entrepreneurs qui ont fait leur chemin dans  l’économie, la technologie, la finance ou d’autres domaines.  Des parcours modèles qui procurent de la motivation et de l’espoir aux jeunes filles et aux femmes du monde entier.

– Croyez-vous qu’il y a une progression dans l’évolution du monde de l’entrepreneuriat ? Est-il possible d’atteindre la parité et pourquoi pas plus de 50% de présence féminine dans quelques années ?

Bien que les hommes soient toujours plus présents dans les entreprises et la finance, il est vrai que nous avons constaté une progression positive de l’entrepreneuriat féminin ces dernières années. Les femmes entrepreneures apportent une contribution importante à l’économie et à la société mondiales. D’après l’enquête GEM (Global Entrepreneurship Monitor) 2020, on estime que 274 millions de femmes dans le monde sont impliquées dans la création d’entreprises, en plus de 139 millions de femmes propriétaires/gérantes d’entreprises établies et de 144 millions de femmes investisseuses informelles dans le monde. Cependant, à l’échelle mondiale, les femmes sont environ 10 % moins susceptibles que les hommes de déclarer avoir vu de nouvelles opportunités commerciales. Les femmes ont également fait état d’une confiance inférieure de 20 % en moyenne à celle des hommes dans leurs capacités à démarrer une entreprise. Atteindre une parité effective entre les hommes et les femmes, c’est aussi changer les stéréotypes ancrés dans nos sociétés et qui finissent par avoir un fort impact sur notre perception de nos capacités et de nos compétences. C’est un parcours qui n’est pas facile et qui demande du temps et des activités de sensibilisation à tous les niveaux. C’est pourquoi l’UpM s’est engagée pour la 6ème année dans l’organisation du Women Business Forum, où tous les acteurs clés présents ont partagé la même vision sur l’urgence d’éradiquer les stéréotypes présents dans les sociétés et sur la nécessité de coopérer et de travailler à travers et l’inclusion sociale et assurer une prospérité durable pour tous.

– Quelles sont les conclusions et les principales recommandations du Women Business  Forum ?

Les discussions tenues au cours du FMB ont confirmé la vision et la volonté partagées de promouvoir un financement intelligent en matière de genre pour autonomiser les femmes en tant qu’entrepreneurs et pour mettre fin à  tous les obstacles qui les empêchent d’accéder au financement dans la région euro-méditerranéenne.

Les principales difficultés et défis

Toutes les discussions ont mis en évidence les principales difficultés et défis auxquels les femmes entrepreneurs se trouvent  confrontées dans la région MENA. Il s’agit notamment de la nécessité d’adopter une perspective de genre dans les plans de stimulation d’investissement et du commerce, la création d’emplois et le développement du secteur privé. Les participants ont insisté sur la nécessité, des entreprises dirigées par des femmes, d´accès aux services financiers pour investir, innover, tirer parti des opportunités du marché, gérer les flux de trésorerie et les coûts et réduire les risques. Dans ce cadre, ils ont signalé que le rôle des fonds de capitaux privés doit devenir la règle et non l’exception.

Dans ce contexte, nous avons eu l’occasion de découvrir les bonnes pratiques adoptées par des entreprises des pays de la région à savoir, l´Algérie, l´Égypte, la Jordanie, le Liban, la Palestine et la Tunisie. Cette évènement était également l´occasion de présenter le document produit par L´ONUDI dans le cadre du projet PWE II labélisé par l´UpM et de mettre en lumière les importantes initiatives entreprises par l’Union des banques arabes pour promouvoir l’accès au financement des femmes entrepreneurs.

“promouvoir l’éducation financière”

Tous les orateurs ont souligné le rôle important du dialogue régional entre les principales parties prenantes régionales et locales, ajoutant qu’ils devraient intensifier leurs efforts pour élaborer une stratégie sensible au genre afin de renforcer le soutien aux femmes entrepreneurs et promouvoir l’éducation financière et la protection des consommateurs financiers. Ils ont signalé qu’une utilisation accrue des services financiers, y compris les services numériques, ne va pas sans risque.

– Si vous aviez un message à faire passer aux femmes du monde entier, quel serait-il donc ?

Dans un monde d’incertitudes et d’inégalités croissantes, le rôle des femmes entrepreneurs doit être reconnu et soutenu par tous les principaux acteurs privés et publics. Tout en soulignant que leur rôle est de stimuler la productivité et accroître la diversification économique ainsi que l’égalité des revenus Ce n’est qu’en s’unissant pour éradiquer les discriminations et les stéréotypes que l’on pourra enfin combler l’écart entre les sexes et libérer le potentiel entrepreneurial féminin dans la région MENA pour promouvoir une autonomisation économique efficace des femmes.

 

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