Dialogue de sourds

Face au refus catégorique de la puissante centrale syndicale de participer à un dialogue national dans le cadre de ladite Commission nationale consultative pour une nouvelle République, le chef de l’État Kaïs Saïed jouera-t-il le tout pour le tout pour concrétiser son rêve chimérique d’une « nouvelle République » ?

« De quel dialogue parle-t-on sans la participation d’organisations nationales telles que l’UGTT, l’UTICA et les partis politiques ? »  Devinez qui pose cette question, somme toute pertinente. Un ennemi déclaré du président de la République Kaïs Saïed? Un nostalgique du 24 juillet?

Que nenni, car l’auteur de cette interrogation pleine de bon sens n’est autre que le secrétaire général du Mouvement « La Tunisie en avant » et ancien ministre, Abid Briki. Soit l’un des très rares soutiens de la feuille de route présidentielle; lesquels se comptent sur le bout des doigts. En effet, il appelle le Président « à reconsidérer et à réviser le décret n°30 de l’année 2022. Lequel est relatif à la Commission nationale consultative pour une nouvelle République ». Car, à ses yeux, cette mesure annoncée par le chef de l’État « posera des problèmes majeurs ».

Sachant que M. Briki, reçu dimanche 22 mai 2022 à Carthage, presque en catimini, ne cachait pas sa perplexité; et ce, lors de son intervention sur Mosaïque FM. « Je ne peux pas imaginer une Constitution qui interdit aux partis d’exercer leurs activités. Et à mon avis, un article qui permettrait aux partis de s’organiser sans leur permettre de se présenter aux élections n’a aucune valeur ». Ainsi précisait-il lors de son intervention, dimanche, sur Mosaïque FM.

Un dialogue national sans l’UGTT

C’est dire que ce fameux décret n°30, concocté dans l’ombre, ne satisfait même pas les acteurs politiques qui soutiennent le processus du 25 juillet. Alors que dire des autres? Et pourquoi s’étonner que la centrale syndicale oppose un niet catégorique à un dialogue qui ne sert qu’à draper le projet présidentiel d’une soi-disant légitimité?

« L’UGTT refuse d’adhérer au dialogue national conçu par Kaïs Saïed. C’est un dialogue sous conditions et dont les résultats sont connus d’avance. De notre point de vue, le dialogue doit servir à unifier le maximum forces nationales autour du processus de rectification entamée le 25 juillet. D’autant plus qu’aucun chef d’Etat ne peut résoudre à lui seul des problèmes qui se sont accumulées depuis 70 ans ». Ainsi, s’exprimait Sami Tahri, le porte-parole officiel et SG adjoint de l’organisation. Et ce, en marge de sa participation aux travaux de la commission administrative de l’UGTT, lundi 23 mai 2022, à Hammamet.

A signaler que le SG adjoint de l’UGTT, Samir Cheffi rappelait hier lundi 23 mai 2022, que le refus du syndicat de participer au dialogue sous sa forme actuelle « ne signifie nullement qu’il est du côté de ceux qui se considèrent contre le coup d’État ». Nuance, mais de taille.

Kaïs Saïed en maître des horloges

En effet, droit dans ses bottes, isolé dans sa bulle où il n’entend que les voix qui lui sont acquises, le Président écarte d’une main dédaigneuse les appels à un dialogue national avec les organisations nationales et les partis politiques qu’il honnit tant. Et ce, pour se concentrer sur sa nouvelle prophétie, la « nouvelle  République ».

D’ailleurs, s’il a bien daigné inviter du bout des lèvres les organisations nationales à la table des négociations, le Président n’a cessé d’afficher son mépris aux partis politiques. Car, il considère que la majorité de ce corps intermédiaire n’est en rien représentative. Ces 230 partis ne remplissent même pas une salle par le nombre squelettique de leurs adhérents, dixit Kaïs Saïed. A l’exception d’Ennahdha, sa bête noire ainsi que le PDL, doté d’une solide base électorale, mais incompatible à ses yeux avec « les objectifs de la Révolution ».

Imbroglio juridique

Mais que dit le décret-loi n°30 de l’année 2022, paru au Journal Officiel de vendredi dernier. Lequel porte sur la création de l’Instance nationale consultative pour une nouvelle République.

En effet, ce décret-loi se constitue de 23 articles répartis sur cinq chapitres. Il stipule dans son article 2 que l’Instance nationale consultative pour une nouvelle République est présidée par le doyen et professeur de droit constitutionnel Sadok Belaïd. De plus, elle est chargée de l’élaboration d’études. Ainsi que de la présentation de propositions dans les domaines politique et juridique; outre les volets économique et social.

Par ailleurs, c’est le bâtonnier de l’Ordre des avocats Brahim Bouderbela qui préside la commission des affaires économiques et sociales. Et ce sont les organisations nationales, en l’occurrence l’UGTT, l’UTICA, l’UTAP, l’UNFT, et la LTDH qui proposent ses membres.

Sachant que le dernier chapitre de ce texte porte sur la commission de dialogue national, constitué des membres des deux commissions.

A cet égard, la commission de dialogue fait la synthèse des propositions « en vue de l’instauration d’une nouvelle République, en concrétisation des aspirations populaires légitimes ». Enfin, le rapport définitif du dialogue national sera présenté au chef de l’État au plus tard le 20 juin prochain.

Un saut vers l’inconnu

Rappelons que la Ligue tunisienne des droits de l’Homme (LTDH) a fait savoir ce lundi 23 mai qu’elle prendra part au Dialogue national proposé par le président de la République. De même que l’Ordre national des avocats tunisiens (ONAT) y semble acquis, eu égard l’activisme débordant du bâtonnier Brahim Bouderbela. Et que l’UTICA n’a pas encore pris position. Mais cela n’empêchera pas le chef de l’État, qui se croit investi d’un projet messianique, de jouer son va-tout en tentant un passage en force.

Bref, un saut dans l’inconnu.

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