Frédéric Sawicki : « La confrontation entre Kaïs Saïed et les députés fait penser à la crise de mai 1877 en France »

Dans une interview accordée à l’Économiste Maghrébin, le professeur de sciences politiques à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Frédéric Sawicki, établit un certain nombre de parallèles entre la victoire d’Emmanuel Macron à la présidentielle et celle de Kaïs Saïed. Il revient, également, sur les perspectives du printemps arabe en général et de celui de la Tunisie en particulier. L’interview a été réalisée en marge du colloque international « Démocratie : entre crise, refondation et disruption », organisé par l’Université privée Mahmoud-El Materi, le 11 mai.

Pour Frédéric Sawicki, « quand on arrive de France et qu’on est marqué comme plusieurs Français par l’élection surprise d’Emmanuel Macron qui n’a pas l’expérience d’appartenance à un parti politique, qui a mis en avant le fait qu’il soit issu du monde économique et n’a pas d’ambition de carrière, on est tenté de faire un parallèle avec l’élection du président tunisien Kaïs Saïed ».

Continuant dans le même sillage, le politologue français affirme que Kaïs Saïed, également, a beaucoup mis en avant le fait qu’il n’était pas politicien comme les autres, qu’il allait lutter contre la corruption, moraliser la vie politique, prendre soin de se démarquer des partis politiques existants pour dénoncer le fait que ces partis au fond ne défendaient pas et/ou n’incarnaient pas l’intérêt général. « Donc, il existe des points communs entre les deux hommes », affirme Frédéric Sawicki.

L’autre point commun entre Emmanuel Macron et Kaïs Saïed, c’est qu’ils ont créé leurs «propres organisations pour la conquête des élections». Emmanuel Macron a créé «En marche », qui s’est transformé plus tard en parti politique. De son côté, Kaïs Saïed a créé un petit noyau qui a fait campagne à travers la Tunisie et a été élu plus tard par surprise.

Le troisième point commun entre Kaïs Saïed et Emmanuel Macron consiste en un contexte  de discrédit des partis politiques dans leur pays. «En France, on avait le Parti socialiste qui exerçait le pouvoir avec François Hollande qui a largement déçu avec une popularité très basse et qui n’a même pas été en mesure de se représenter. Et puis le candidat de droite, François Fillon, qui était mis en cause pour corruption et détournement de fonds publics en pleine campagne électorale, ce qui a profité à Emmanuel Macron qui, avec 22% à l’époque, a réussi face à Marine Le Pen à être élu», étaie-t-il. Concernant Kaïs Saïed, «c’est à peu près la même chose. Il y avait une pléthore de candidats qui étaient en lice contre lui, lors du premier tour, il n’a pas réalisé un résultat extraordinaire. Mais au second tour, il s’est retrouvé face à un candidat discrédité pour arriver au pouvoir d’une manière un peu inattendue comme Macron face à Marine Le Pen».

Cependant, il existe une différence :«En 2017, Emmanuel Macron a obtenu la majorité absolue des députés qu’il avait lui-même choisis à l’Assemblée nationale et a pu gouverner librement avec le parlement. Dans le cas tunisien, le président Kaïs Saïed s’est retrouvé avec une assemblée qui lui était hostile et la confrontation entre les deux pouvoirs a été mal réglée par la Constitution adoptée en 2014 et qui a abouti à cette situation de crise et de forme de coup d’État ou en tout cas de non-respect de la Constitution avec la suspension et la dissolution de l’Assemblée des représentants du peuple et d’autres institutions importantes de la Constitution tunisienne ».

«C’est là que s’arrête la comparaison par rapport à la France. Les mécanismes de la démocratie représentative ont fonctionné très largement en France au profit de la majorité parlementaire alors qu’en Tunisie, on a eu cette confrontation qui fait penser à un épisode de l’histoire de France, à savoir la crise de mai 1877 où on avait un président monarchiste et une assemblée majoritairement républicaine, ce qui a entraîné un conflit très long et très dur entre le président et la Chambre et c’est finalement la majorité parlementaire qui l’a emporté. Ce qui se passe actuellement, c’est un peu le contraire, c’est le président qui a eu le dessus sur les députés».

Répondant à notre question sur les perspectives du printemps arabe, notamment pour le cas de la Tunisie, il estime que la Tunisie avant le 25 juillet figurait comme une exception qui a eu une consolidation des institutions démocratiques, des libertés et chaque Tunisien a appris à jouir de ces libertés qui ne sont pas forcément aujourd’hui menacées. «Évidemment, le coup d’Etat institutionnel de juillet 2021 ouvre une période d’interrogation et d’inquiétude parce que le président propose l’adoption d’une nouvelle Constitution dont on ne connaît pas les contours ».

« Elle sera peut-être adoptée par référendum, mais il n’est pas sûr que l’ensemble des électeurs s’expriment et ceux qui vont s’exprimer ne vont pas nécessairement mesurer tous les enjeux de ce référendum. Donc, il peut y avoir un retour en arrière. On a suffisamment d’exemples aujourd’hui dans le monde (Russie, Turquie et Hongrie) pour comprendre que l’utilisation des leviers de l’État peut progressivement suspendre le processus de démocratisation», conclut-il.

 

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