Les aventuriers de l’arche perdue

politique

Comme il est d’usage, la cérémonie de la prestation de serment était à caractère hautement théâtral où de bons petits soldats s’apprêtent volontairement à mettre leur caractère intrépide et courageux au service de l’Etat. La sémiotique propre aux corps, à la gestuelle et aux mouvements des acteurs, ne correspond ni aux statuts sociaux, ni au moment politique historique, ni à la rationalité réelle. Il s’agit de conventions, d’apparences, de déguisements, de rôles.

Chef d’Etat, cheffe de Gouvernement, ministres, secrétaire d’Etat et autres témoins au cerveau toujours au garde-à-vous, n’ont rien à voir avec une quelconque réalité. Celle des vrais ressorts de notre déchéance politique, notre affaissement économique, notre décadence sociale, notre décrépitude morale et notre dépossession affective. Bref, notre imminente mise au rebut de l’Histoire dans un contexte de chambardement historique mondial que l’on peine à admettre.

Rite Institutionnel

L’une des fonctions du rite institutionnel est justement de décourager durablement la tentation du passage, de la désertion, de la démission. 

En plus d’être un rite de passage, cette cérémonie d’investiture est aussi un acte d’institution et de communication par lequel on signifie à quelqu’un son identité. Mais au sens à la fois où on la lui impose en l’exprimant à la face de tous, lui notifiant ainsi avec autorité ce qu’il est et ce qu’il a à être. On lui donne le sentiment d’avoir une fonction ou, tout simplement, une importance, de l’importance, et de l’arracher ainsi à l’insignifiance. Celui qui est institué se sent alors sommé d’être conforme à sa définition, à la hauteur de sa fonction. Cet acte d’institution est encore plus dramatique dans la mesure où il tend à consacrer, c’est-à-dire à faire reconnaître en tant que légitime, une transgression effective d’un agencement constitutionnel où chaque chose était à sa place régulière, mais dont la permanence aurait inévitablement provoqué le chaos. L’investiture consiste dès lors à sanctifier, en les faisant connaître et reconnaître, des limites constitutives d’un nouvel ordre constitutionnel et politique qu’il s’agit de sauvegarder à tout prix. Faire en sorte d’empêcher ceux qui sont à l’intérieur, du bon côté de la ligne, d’en sortir, de déroger. L’une des fonctions du rite institutionnel est justement de décourager durablement la tentation du passage, de la désertion, de la démission.

Grisés par leurs nouvelles fonctions, les personnalités adoubées croient tout savoir. Mais elles ignorent encore à quel point il est difficile d’être à la hauteur de cette charge: savoir se battre contre les impondérables; prendre des initiatives aussitôt contrecarrées par un entourage présidentiel qui sait tout et se permet tout; faire l’expérience de la méchanceté, de la violence et de la cruauté politique; subir les déboires de la veille et continuer à croire au lendemain. Ils apprendront aussi que sur le théâtre du pouvoir, les règles de la morale peuvent être suspendues et que les passions meurtrières et les forces hostiles des Hommes peuvent se déchaîner sans mesure.

Anciennes habitudes monarchiques

Cependant, l’humeur des postulants reste malgré tout à l’espoir et à l’optimisme. Plus de parlement désormais! Les voilà revenus à la toute-puissance d’un chef d’Etat avec ses vertus et ses admirables projets de justice, de bonheur et de libertés publiques. Des trois pouvoirs que nous avions, il n’en reste plus qu’un seul. Un pouvoir sans contrepoids détenu par celui dont la manière d’être et de faire a modifié peu à peu le discours républicain de façon à le rapprocher avec le temps des anciennes habitudes monarchiques d’ordre et d’obéissance à l’autorité suprême.

Bercés par l’illusion, excités par des belles causes à défendre, les membres de la nouvelle équipe gouvernementale s’imaginent pouvoir tenir entre leurs mains les destinées du pays par leurs hauts faits d’armes, peut-être même l’avenir de la civilisation et de la liberté: fasse le ciel qu’ils ne désespèrent pas d’une cause aussi sacrée!

Propos de comptoirs

Le sceptique, quant à lui, relève la tête un instant pour voir si tout cela est nouveau. Puis quand il se rend compte que ce sont les mêmes passions mises en jeu, les mêmes aspirations du peuple (qui veut) et les mêmes véhémentes diatribes du leader maximo contre les spéculateurs, les fraudeurs, les corrompus, tous ceux, toutes celles qui s’enrichissent en eau trouble, et que leur habitude de vivre en marge des lois rendaient particulièrement aptes aux « affaires » de ces temps perturbés. Alors il se rendort, indifférent à ces grands bruits autour de sa tête, à ce brouhaha médiatique, généré par des personnalités de tout bord qui squattent les plateaux des radios et des chaînes de télévision et dont l’analyse et les commentaires ne sont qu’une accumulation de lieux communs enrobés dans des propos de comptoirs qui consistent à noircir exagérément les temps jadis et embellir exagérément le présent, ou l’inverse.

Le temps de l’exploration passé, et une fois aux affaires, nos héroïques aventuriers, reconnus indemnes de toute affiliation idéologique, vivant dans une hasardeuse époque, comblant leur manque de compétence dans l’administration des affaires publiques par l’imagination et l’enthousiasme, partent vers des contrées inconnues avec la foi en la possibilité de rendre le monde meilleur. Bien que celui-ci a précisément la caractéristique d’être difficilement accessible dans notre condition actuelle.

Au point de vue politique, leur seigneur et maître, Kaïs Saïed, fut vraiment l’homme nécessaire, taillé à la mesure de l’épopée ou plutôt la dominant, puisque, seul d’entre tous ces paladins, il sut réaliser intégralement cette aventure à son profit. Au noble et généreux partisan des entreprises difficiles, affectant un respect scrupuleux du précepte moral, avait tout naturellement, tout continûment fait place à l’homme d’Etat, un illuminé plein de prophètes, un conquérant qui s’enfonce dans l’inconnu. Et cet inconnu n’est autre que le continent mystérieux du temps.

cuisine tunisienne

Dans l’univers des convives mauvais payeurs

Alors qu’on croyait que le nouveau gouvernement Bouden, à peine installé, allait entreprendre son activité sous de bons auspices, voilà que l’imposteur culinaire, auteur des créations alléchantes, un trouble-fête doublé d’un dérangeur, qui n’a pas son pareil pour gâcher l’ambiance, nous invite sans chou-fleur ni trompette à entrer dans l’univers des convives mauvais payeurs. L’une des agences de notation, qualifiée par le président de la République, à travers une grossière mise en parallèle, de « Ommek Sannefa », en l’occurrence Moody’s, vient cyniquement de se rappeler à son bon souvenir par sa décision d’abaisser la note de souveraineté de la Tunisie qui passe de « B3 », à perspectives négatives, à « Caa1», nous réduisant ainsi à une misérable frugalité.

Que faire dans ce cas? Réduire encore la dépense publique pour faire des économies qui permettront d’honorer notre dette, comme le recommande le Fonds monétaire international (FMI) à tous ses partenaires créanciers? Mais comment? Facile. En réduisant les aides aux pauvres et en multipliant les avantages aux riches!

On pourrait également accroitre la rigueur budgétaire en rognant sur le secteur public et en vendant tout ce que le pays peut vendre: ports, aéroports, entreprises nationales déficitaires. Penser aussi à réduire le train de vie de l’Etat, du chef de l’Etat et de ses ministres: réduire la longueur des cortèges officiels, supprimer les ruineux signes extérieurs de pouvoir des ministres, supprimer les voitures de fonction et les bons d’essence qui vont avec et, tant qu’à faire, sauver la planète. Il faudrait penser aussi à se débarrasser du palais de Carthage et autres vastes et coûteuses résidences officielles. Suspendre la formation des médecins et des ingénieurs qui, aussitôt diplômés, s’en vont exercer leurs talents à l’étranger.

Enfin, surmonter l’éternel et cruel dilemme dans lequel on est enfermé: la refonte de la Caisse de compensation des produits de base dont la plupart sont exportés illégalement. Reste à savoir pour quel produit allons-nous opter en premier pour une levée progressive du système de subvention? Hydrocarbures? Pains? Semoule? Huile végétale?

On peut aussi, et on s’y adonne déjà avec ardeur et demain avec une ardente frénésie, imprimer des billets pour payer une partie de la dette. C’est tellement commode. Certes, ça baissera le court du dinar mais nous serons économiquement tellement plus compétitifs. Enfin, on pensera à tout ce qui sert à dégrader davantage l’état nutritionnel du peuple (qui veut).

Les directives du chef de l’État

Comme au temps de Zine al-Abidine Ben Ali, la parole de Mme Najla Bouden sera confisquée par les communiqués officiels de la présidence sur son activité. Et notamment sur le rituel à la fois précis et grotesque qui l’exposera un jour par semaine, aux directives du chef de l’Etat qui lui assignerait sa feuille de route pour un gouvernement hebdomadaire du pays. Elle sera ainsi frappée de cécité cognitive qui lui interdira de voir ce qui existe vraiment, ou voir autre chose que la réalité par la seule force de l’obéissance.

Intelligente et méthodique, mais pas suffisamment alerte, exposée au césarisme populiste de Kaïs Saïed, la cheffe de gouvernement ne s’attendait pas à surfer à son tour sur les vagues de la sémantique populiste et démagogique. La mise en place des réformes démocratiques étant désormais évacuée, il n’y aura plus qu’à placarder sur les murs de son bureau des petites affiches exposant les desiderata du peuple (qui veut).

Populisme. Voilà un terme qui semble avoir envahi le discours politique au sommet, comme un étendard. Mais au fond, qu’est-ce que cette doctrine qui fait appel exclusivement au peuple en tant qu’entité indifférenciée?

Ennemi de la démocratie, le populisme rend impossibles le débat public et la confrontation des idées ; il affirme qu’il n’y a qu’une seule politique légitime

Dans l’esprit de Kaïds Saïed, c’est avant tout un besoin irrésistible de parler, plutôt s’écouter parler, en promettant au peuple (qui veut) ce qu’il sait intenable; tout en écartant toute contradiction comme illégitime. Mais ce qui le caractérise plus substantiellement, tient en une affirmation simple et lapidaire: « Nous– et nous seuls– représentons le peuple (qui veut) ». Il revendique ainsi le monopole du peuple, l’omniscience sur ce que le peuple veut et décide. En niant le pluralisme d’opinions et d’intérêts, qui travaille les sociétés, il se sépare de la démocratie; tout en rappelant celle-ci à ses exigences. Ennemi de la démocratie, le populisme rend impossibles le débat public et la confrontation des idées. Il affirme qu’il n’y a qu’une seule politique légitime. Petit à petit, les oppositions et les contre-pouvoirs seront vilipendés, les ONG et les syndicats menacés, les droits fondamentaux amputés.

Aventure incertaine

Dans ce contexte, la politique cesse d’être au service des citoyens mais se situe au-dessus d’eux. Elle n’est pas affaire de technocrates, aussi brillants soient-ils, n’exige plus l’appui d’une formation politique puissante, la maîtrise des appareils, la mobilisation des militants, l’ouverture sur l’univers social, l’expérience des enjeux spécifiques, les alliances, le sens du compromis. Bref, tout ce qui fait le pluralisme politique qui accepte la diversité des opinions. Mme Najla Bouden et ses collaborateurs, auxquels manque tout ce savoir sur la nature véritable du pouvoir, s’apprêtent à partir en mer, dans une aventure incertaine, sur une épave qui leur sert d’embarcation. Souhaitons leur bon vent!

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