Crimes et châtiments

réforme droits de l’Homme
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Quels mots choisir ? Comment exprimer ce sentiment étrange ? Un soupir ! Un long et grand soupir. C’est cette émotion qui nous prend à la gorge aujourd’hui !

« Un régime dans lequel l’État garantit la primauté de la loi, le respect des libertés et des droits de l’Homme », tel devait être notre chère Tunisie selon la constitution de 2014.

Malheureusement, notre réalité a tendance à nous arracher de ce rêve. Plutôt que de se sentir à Sidi Hassine en Tunisie, nous nous sentons à Hay Jarrah.

Jets de pierres et atteinte aux droits de l’Homme font partie de notre quotidien. C’est triste certes, mais la scène filmée jeudi 09 juin à Sidi Hassine (Tunis) ne peut être qu’à l’image du pays (encore une fois). Les photos des manifestations du Samedi 12 juin 2016, quant à elles, viennent retourner le couteau dans la plaie.

Ces faits traduisent les tensions qui n’ont jamais cessé d’exister entre une jeunesse délaissée et exploitée et un Etat qui fait tout pour ne pas respecter les règles du jeu.

Un président qui n’en fait qu’à sa tête, un chef du gouvernement aux abonnés absents et un président de l’ARP avide de pouvoir, c’est ainsi que nous pourrions résumer la situation.

Sans trop entrer dans les détails, un chef de l’Etat, qui pense qu’une belle écriture suffit pour convaincre, qui refuse les nominations et les destitutions, respecte-t-il les règles du jeu ?

Un chef du gouvernement dont les visites nous apportent plus d’effets d’annonces que d’informations et qui refuse d’être auditionné par l’ARP, respecte-t-il les règles du jeu ?

Un chef du législatif qui appelle à des rassemblements de soutien à la coalition au pouvoir en temps de confinement et d’interdiction de ce genre de « spectacles« , respecte-t-il les règles du jeu ?

Si nos plus hauts fonctionnaires et représentants de l’Etat ne donnent pas l’exemple, vers qui devons nous nous tourner ? Est-il aussi bizarre que ça de voir des protestations, de la colère, de la tristesse, de l’indignation, du désespoir… Des questions, encore des questions!

Personnification de cette colère et ce désespoir, des jeunes continuent à manifester chaque soir à Sidi Hassine depuis la mort du jeune Ahmed ben Ammar.

« Liberté, Dignité, Justice, Ordre » où es- tu ?

Menotté, par terre et nu ! Mais encore, des coups de pieds et une « promenade » sans vêtements. Néanmoins, ce jeune, d’après le ministère de l’Intérieur aurait « des tendances nudistes » !

En effet, le ministère a choisi de nous servir un pseudo-communiqué, selon lequel, le « jeune homme ivre » aurait, en ayant vu la patrouille de police, choisi d’enlever ses vêtements. Ceci dans le but de provoquer les policiers.

Bien évidemment, le ministère n’a pas évoqué le coup de botte infligé à un civil désarmé nu et face contre terre. Au lieu de cela, le ministère a déclaré l’ouverture d’enquête concernant « les dérives durant le processus d’intervention pour contrôler la personne concernée ».

Une personne menottée, nue et face contre terre aurait-elle donc besoin d’être contrôlée ? Elle présenterait un grand risque ! Notre ministère de l’Intérieur, fidèle à ces principes, a choisi la prétérition…

D’autres composantes de notre joyeux quotidien tel que les syndicats des forces de l’ordre, nous ont servi un tout autre discours. Le jeune homme souffrirait de troubles mentaux. Il aurait tendance à se déshabiller et agresser les gens.

Oyez ! Oyez ! nous avons trouvé un remède miracle aux troubles mentaux : un bon vieux coup de pied et le problème est réglé.

Ce débat ne devrait même pas avoir lieu, car cette explication à elle seule montre la gravité de la situation.

Le fait est que le jeune homme a été humilié au plus profond de sa personne! Les images qui ont fuité et montrant des policiers lui arrachant son pantalon devraient clore le sujet.

La vidéo montre un crime ignoble et affreux. Il s’agit d’une atteinte grave aux droits de l’Homme.

Par ailleurs, les images continuent à nous choquer. Un civil à terre et un autre coup de pied. C’est ce qui résume, me semble-t-il les événements ayant eu lieu ce samedi.

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Photo de la manifestation du samedi 12 juin 2021 Crédit Photos : Yassine Gaidi / Anadolu Agency

Néanmoins, on remarquera que cette fois, la personne a eu la chance de garder ses vêtements! Vous m’excuserez amis lecteurs pour le sarcasme, car je pense que c’est  tout ce qu’il nous reste de notre chère révolution.

Une liberté d’expression défigurée et entachée par les arrestations de blogueurs, d’activistes et de protestataires.

Un droit de vote otage du fameux « vote utile », de l’argent sale et des jeux d’alliances…

La chasse aux trésor des droits des citoyens!

Cet incident nous amène à nous interroger sur bien des choses. Qu’est ce qui conduit un Homme à en tabasser un autre menotté et à terre ? Qu’est ce qui conduit un Homme à ôter les habits d’un autre ? Ceci ne souligne-t-il pas l’importance de la réforme du système policier ?

Plusieurs rapports affirment ceci. La vidéo tournée à Sidi Hassine nous affirme que notre République nécessite plus que tout la mise en place d’un nouveau paradigme en matière sécuritaire, s’inscrivant dans le processus de transition démocratique.

Les atteintes n’ont pas cessé d’avoir lieu. Le Rapport Alternatif pour l’Examen du 6ème Rapport Périodique de la Tunisie par le Comité des Droits de l’Homme, élaboré par Avocats Sans Frontières, la Ligue tunisienne de défense des droits de l’Homme et l’Organisation contre la torture en Tunisie, a affirmé que « les citoyens sont restés déçus par la faiblesse des forces de police et par le manque de volonté et d’efficacité de l’action des institutions ».

Le rapport souligne, également, un « manque de volonté politique » ayant causé une limitation des changements après la révolution.

Il y a eu une réforme, me diriez-vous! Mais, il ne s’agit que d’une réforme inachevée.

De plus, une véritable réforme nécessite un véritable diagnostic. L’Etat doit dresser un tableau des dépassements et des obstacles, procéder à une révision du système de formation, investir encore plus dans les équipements et l’infrastructure, réviser l’ensemble des textes juridiques et mettre en place un système de suivi et de contrôle adéquat.

Les confrontations qui opposent depuis quelques jours les protestataires de Sidi Hassine à la police viennent conforter ce constat.

Quelques vidéos nous montrent les échanges de jets de pierres entre jeunes et force de l’ordre. Spectacle auquel nous sommes habitués me diriez-vous!

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Photo du 11 juin 2021, à Sidi Hassine
Crédit Photos : Yassine Gaidi/ Anadolu Agency

Mais depuis quand jeter des pierres fait partie de l’entraînement de la police ? La décadence s’est, donc, installée au plus profond de notre République. Nous ne pouvons pas s’attendre à autre chose dans une telle crise politique.

Bien évidemment, je considère que cette crise persiste depuis les élections de 2011.

Sans nous étendre sur le volet économique, la Tunisie a cumulé des gouvernements démunis de stratégies ou d’approches consacrant les droits de l’Homme et la dignité humaine.

Réformer, mais alors quand ?

A titre d’exemple, et pour terminer sur une note d’espoir, la police de proximité a séduit les citoyens où elle a été implantée. Ce qui a permis la création d’une véritable synergie dans 6 localités. Une coordination complète de l’action sécuritaire entre les forces de l’ordre, les citoyens et les acteurs locaux.

Des débats, des échanges et une complicité. Un accès aux services administratifs simplifié générant beaucoup moins de tensions et atténuant largement le manque de confiance entre les citoyens et les forces sécuritaires…

Ceci pour dire qu’une réforme est possible!

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Photo des archives de la Wrong Generation

Une autre touche d’espoir, ces jeunes qui n’hésitent pas à s’opposer farouchement à l’injustice. Ces jeunes qui se battent pour une Tunisie meilleure. La Wrong Generation, Alert, I-Watch et autres jeunes, journalistes, activistes, lanceurs d’alertes et fervents défenseurs de l’idée d’une Tunisie juste et pour tous.

Ces jeunes présents à chaque tournant et à chaque débat, sont une force de proposition et de changement!

Pour terminer, nous dirons qu’il suffit de garder espoir car comme l’a dit Fiodor Dostoïevski: « vivre sans espoir, c’est cesser de vivre ».

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