Tunisie – FMI : L’ultime, possibilité de réformer

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Washington, siège du FMI plutôt que Gafsa, haut lieu du bassin minier. On aurait aimé, il aurait fallu se focaliser simultanément sur l’un et l’autre. S’attirer les faveurs du premier et remettre l’ouvrage sur le métier du second, en réactivant le réacteur du complexe chimique.

Pour ne l’avoir pas fait à temps et comme il se doit, on se retrouve aujourd’hui dans la situation, peu enviable et pour le moins humiliante, de solliciter, toute honte bue, le plus influent des bailleurs de fonds, snobé la veille.

Reprendre le chemin du FMI pour faire fondre la glace qui a refroidi les relations, autrefois exemplaires, n’a rien d’héroïque. Exit brouilles et malentendus qui portent préjudice à l’intérêt général… Cette normalisation est dans l’ordre des choses. Un passage obligé, au vu de l’état de santé économique, financière et sociale du pays. À bien des égards – épargne, investissement, récession, chômage, inflation – le diagnostic vital est déjà engagé.

Nécessité fait loi. Ali Kooli, ministre de l’Economie, des Finances et de l’Appui à l’investissement et Marouane Abassi, gouverneur de la BCT se sont rendus dans la capitale américaine du 3 au 9 mai. Ils étaient porteurs autant d’un programme de réformes que d’un message en rapport avec la détermination du gouvernement de transformer l’essai pour retrouver grâce aux yeux des dignitaires du FMI.

Nos deux illustres argentiers savent ce que engagement sur l’honneur veut dire. Dos au mur, la Tunisie ne peut plus se permettre le luxe de retomber dans les travers de ces dernières années, du reste durement sanctionnés par les marchés, les

agences de notation et plus encore par le FMI. La sentence était sans appel : interruption du protocole d’accord et suspension des versements des dernières tranches qui ont privé le pays de près de deux milliards de dinars à des taux concessionnels. Instruits par l’expérience passée, les dirigeants tunisiens savent à quoi s’en tenir dans leur nouvelle relation avec le principal bailleur de fonds de la planète, qui ne tolère ni écart, ni manquement à la parole.

« Dos au mur, la Tunisie ne peut plus se permettre le luxe de retomber dans les travers de ces dernières années… »

Il y va de la crédibilité du pays, déjà malmené et rétrogradé au plus bas par les agences de notation. Le coût des réformes, pour important qu’il soit, est beaucoup moins élevé que les charges que fait peser le statuquo.

L’immobilisme, marque de fabrique de ces dernières années, a fait exploser la dette devenue insoutenable, asphyxier l’économie et au final, tuer le social. Certes, il n’y a pas de réformes soft, calmes et heureuses.

C’est d’autant plus vrai que le gouvernement actuel est confronté à un double écueil. Il doit engager des réformes en pleine crise, au plus mauvais moment, quand les entreprises, les salariés et les personnes en souffrance peinent à sortir la tête de l’eau. Le choc est brutal, car ces derniers ne discernent que les dommages qu’ils subissent, sans égard aux retombées bénéfiques à terme sur l’économie… et le social.

Sur un autre plan, la question se corse quand il s’agit d’aborder l’essence même de ces réformes, sur lesquelles doivent s’accorder aujourd’hui la partie tunisienne et le FMI. On est loin des cas d’école et des schémas abstraits. On se situe au coeur du réel, du vécu des gens, de l’humanitaire, voire des souffrances humaines d’autant plus marquées pour avoir longtemps différé les réformes en question.

L’enjeu du nouveau consensus de Washington tel qu’il vient d’être décliné ne prête guère à confusion. L’opération se résume à ceci : fermer les voies d’eau qui ont vidé les caisses de l’État et provoqué la plus grave crise financière que le pays ait jamais connue.

« L’immobilisme, marque de fabrique de ces dernières années, a fait exploser la dette devenue insoutenable, asphyxier l’économie et au final, tuer le social »

Il est impératif de mettre fin à la spirale infernale de la dette, de traiter en quelque sorte les déficits à la racine. A charge pour le gouvernement de :

  • Restructurer le secteur public, engagé désormais dans une vaste entreprise de destruction de valeurs. Simple euphémisme pour signifier assainissement, nouveau mode de gouvernance, plan social, bref, un traitement de choc en perspective.
  • Dégraisser le mammouth de la fonction publique, aménager des voies de sortie et ramener l’effectif à une taille humaine pour ne pas obérer le budget et plomber la croissance.
  • En finir avec le laxisme des dépenses au profit de la Caisse générale de compensation (CGC), moyennant davantage de discernement que d’aucuns qualifient du terme barbare d’un ciblage pointu, en limitant les subventions aux personnes et ménages en difficulté. Lesquels, jusqu’où et comment ? Qu’adviendrait-il des autres ? Pour qui sonnera le glas ? Exit la classe moyenne, qui fait déjà figure de « nouveaux pauvres ».

Sur la nécessité de ces réformes, il n’y a rien à redire, dès lors que sera mis en place un plan d’accompagnement pour en atténuer les effets corrosifs. La centrale ouvrière, les salariés et les personnes préposées au départ l’entendraient-ils ainsi, alors que les tensions et les agitations sociales sont à leur paroxysme, dans un climat quasi insurrectionnel et prérévolutionnaire ? Entreprises d’État, fonction publique, CGC, ce cocktail a tout du triangle des Bermudes.

« Il est impératif de mettre fin à la spirale infernale de la dette, de traiter en quelque sorte les déficits à la racine »

Le feu qui couve déjà partira de plus belle, à la première étincelle. Il faut tout un trésor de moyens financiers, de pédagogie d’enjeux et de crises pour oser ouvrir ces chantiers explosifs.

Le gouvernement Mechichi saura-t-il convaincre les ayatollahs du FMI et pourra- t-il avoir raison des craintes, résistances et oppositions de celles et ceux qui craignent pour leur emploi ou leur privilège ? Et plus encore, aurait-il le soutien et l’appui nécessaires de sa majorité politique qui brille par son opportunisme ? Qui se soucie davantage de son électorat que de l’intérêt suprême du pays ? Difficile à dire, quand de surcroît, les deux têtes de l’exécutif se livrent une guerre sans merci qu’attise en permanence le président de l’ARP.

Moralité, on ne serait pas là aujourd’hui à gérer la faillite si, dix années durant, on avait pris conscience du danger et la peine d’écouter les doléances qui montaient de Gafsa et des régions environnantes.

Tous les dirigeants qui se sont succédé, frappés aujourd’hui de discrédit, n’ont pas su parler à la Tunisie d’en bas, ni tenir le discours qu’il faut à celle d’en haut, au risque de gripper l’appareil de production de l’État. On en paie aujourd’hui le prix fort.

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