Dette externe : Des années difficiles nous attendent

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Alors que la scène politique est toujours sous tension, les échéances financières auxquelles le pays fait face se multiplient. Les chiffres font froid dans le dos.

Le plus urgent n’est pas 2021. Cette année, et en dépit des difficultés, nous tirerons notre épingle du jeu grâce à des réserves en devises. Celles-ci ont tenu le choc de la Covid-19. De plus, les efforts qui sont en train d’être mis en place afin de reporter le remboursement de quelques échéances de dette bilatérale devraient apporter leurs fruits.

Les moratoires à arracher sont si précieux pour des finances publiques fragilisées. Le grand problème concerne en fait les années à venir. Sur la période 2022-2026, nous devons payer 13,072 milliards de dollars. Un pic nous attend en 2024 avec 3,577 milliards de dollars de remboursements prévus. Et ce, sans compter ceux des prêts qui seront contractés entre-temps.

« Sur la période 2022-2026, nous devons payer 13,072 milliards de dollars. Un pic nous attend en 2024 avec 3,577 milliards de dollars de remboursements prévus »

Jamais la Tunisie n’a connu une telle pression dans sa position extérieure. La situation ne devrait s’alléger qu’en 2027, avec un retour à de nouveaux largement soutenables. Durant ces années, c’est la dette privée qui constitue l’essentiel de l’encours (43,9%), ce qui signifie qu’il est impossible de la reporter. La dette multilatérale, compliquée aussi à gérer, est de l’ordre de 5,371 milliards de dollars. Tous les efforts de reprofilage vont donc se concentrer sur la dette bilatérale qui ne pèse que 1,963 milliard de dollars.

Opportunités ratées

Autre facette du problème : tout report de remboursement de dette bilatérale sera interprété comme un défaut de paiement masqué. Nous risquons donc de payer plus cher nos sorties sur les marchés internationaux.

Notre rating est déjà problématique, alors que les marchés sont demandeurs. Si nous étions dans une meilleure posture, nous aurions pu profiter de la fenêtre de tir actuelle qui s’offre. L’Egypte alevé 3 750 milliards de dollars sous forme d’eurobonds libellés en dollar.

L’emprunt est structuré en trois tranches : 750 millions sur 5 ans (3,875%), 1 500 millions sur 7 ans (5,875%) et 1 500 millions sur 10 ans (7,50%). L’opération a été souscrite 4 fois, montrant l’engouement envers ce pays.

Mais ce ne sont pas seulement les pharaons qui ont osé sortir sur les marchés. La Côte d’Ivoire a mobilisé 850 millions d’euros à 4,3% seulement pour une maturité de 10 ans. La demande sur le papier était de 2 900 millions d’euros. Pourtant, les éléphants n’ont pas caché que cette sortie était totalement orientée vers le financement du budget.

Au mois de novembre 2020, ils ont effectué une sortie technique de 1 000 millions d’euros pour racheter une échéance d’eurobonds. Et ce de sorte à rallonger la maturité d’un prêt.

En janvier 2021, le Bénin a levé un milliard d’euros par suite d’une émission en deux tranches, elle aussi souscrite à un taux historiquement bas de 4,8% à dix ans, soit un point de moins que pour l’eurobond de 2019, malgré une durée de maturité allongée.

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Feuille de route absente

La décroissance de 2020 n’est pas en elle-même un handicap, mais c’est plutôt l’histoire à raconter pour les marchés. Nous ne sommes pas en train de mener des réformes budgétaires ou économiques. Le gouvernement, l’ARP et la présidence de la République se livrent à une guerre ouverte à cause de quelques ministres soupçonnés de corruption. Nous avons réalisé la pire année depuis l’indépendance et le ministère des Finances est resté à la merci de la Banque centrale afin de clôturer sa fin d’année.

Nous n’avons pas de gros projets et nous sommes incapables de produire des phosphates et du pétrole pour encaisser un peu de devises. La seule chance réelle est cette garantie américaine qui nous permettrait de décrocher une dette à un taux acceptable.

Plan d’urgence

Malgré toutes ces difficultés, tout reste jouable. Il faut montrer du sérieux, à commencer par un consensus national autour des questions économiques. Aujourd’hui, il y a quasiment un accord global sur le redressement de la situation des entreprises publiques. Ce qui manque, c’est la manière et l’implication du secteur privé. Ce qui est sûr, c’est que tous les actifs ont besoin d’un plan de recapitalisation avant d’être vendus.

Commençons donc par la première étape. Celle-ci permettrait de rendre ces entreprises moins dépendantes des garanties de l’Etat tunisien et du financement des banques. Il convient de commencer par reprofiler la dette interne de ces entités. Et ce en impliquant davantage le marché financier. Il est temps que ces entreprises s’orientent vers le compartiment obligataire. In fine, les banques qui prêtaient à ces entités directement peuvent le faire via la souscription aux titres de créances émises.

Des opérations d’émissions qui viseraient à remplacer une dette bancaire par celle obligataire pourraient se réaliser dans un premier temps, afin de profiter du contexte porteur actuellement sur le marché financier.

Pour certaines entreprises, il faut penser aller en Bourse, en ouvrant leur capital au public, surtout si elles présentent un minimum d’équilibre financier. L’argent dégagé pourra alléger l’Etat d’une part, et améliorer la situation des banques. Ces dernières sont désormais obligées de constituer des provisions collectives sur les engagements de ces entités.

Une telle démarche favorisera la signature d’un nouvel accord avec le FMI. C’est notre unique chance pour pouvoir effectuer une sortie sur le marché d’ici la fin de l’année, car il y a si peu de chance que notre notation soit améliorée.

Statistiquement parlant, le risque qu’elle soit dégradée est beaucoup plus important que la probabilité de remonter la pente.

Donner de l’air à la dette locale

Ces étapes permettraient à l’Etat de continuer à s’endetter sur son marché local à des taux raisonnables. Pour le moment, et en dépit de la baisse du taux directeur en 2020, les maturités longues des Bons de Trésor affichent une hausse des taux.

Les banques et les investisseurs institutionnels ont la profonde conviction que l’Etat est risqué et que lui prêter de l’argent doit se faire à un coût qui reflète ces risques. Des garanties de la fiabilité de la Tunisie sur les marchés internationaux auront des retombées positives sur le marché de la dette souveraine locale.

(Article publié sur L’Economiste Maghrébin n°816 du 31 mars au 14 avril 2021)

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