Kaïs Saïed et la diplomatie con-fisquée (2)

Kaïs Saïed diplomatie

Les grands ambassadeurs-négociateurs ont disparu. La diplomatie des Sommets du G8 et G20 témoigne de l’effacement des diplomates, au profit des leaders politiques. Même là où les ambassadeurs ont encore un rôle à jouer, ils n’ont plus la vedette. Ils sont remplacés, voire supplantés, par des acteurs non-étatiques spécialistes de médiation et de diplomatie non-conventionnelle.

La diplomatie s’avère ainsi de plus en plus difficile dans un siècle porteur d’une complexité mouvante, conséquence de la globalisation et de l’affaiblissement de l’État et de la souveraineté nationale.

Penser une nouvelle diplomatie étatique

Dès lors émergent plusieurs types de diplomatie: économique, scientifique, religieuse, nucléaire. Ou une diplomatie des réseaux pratiquée en public et en collaboration avec des praticiens de la diplomatie non conventionnelle. Autant de catégories qui conduisent à penser une nouvelle diplomatie étatique.

Pour des pays mineurs comme le nôtre, la diplomatie économique a pour objectif de contribuer à la défense et à la promotion des intérêts économiques du pays. Mais elle se réduit le plus souvent à la question vitale de la dette considérée comme un casse-tête gouvernemental qui n’engage pas les diplomates.

Comme disait Héraclite : « Il n’y a rien de permanent, sauf le changement ». Le  sentiment exacerbé de mécontentement de Kaïs Saïed quant à des pratiques diplomatiques devenues incontrôlables, mérite que l’on s’attarde un peu sur le  décalage existant entre la réalité et le fantasme du passé.

Jusqu’aux années 1990, la diplomatie était le résultat d’une interaction permanente entre l’état du monde, l’action des gouvernements, l’opinion publique et les groupements d’intérêts, qui expriment propositions et alternatives. sans compter l’influence non négligeable des hauts fonctionnaires, lorsqu’il s’agit de déterminer les modalités de son exécution.

Depuis le début du xxie siècle, la politique étrangère est devenue à la fois sociale, numérique et mondialiste. De nouveaux acteurs, entreprises, fondations, groupes de réflexions, ONG, activistes politiques, abonnés, réseaux sociaux et représentants de la société civile, se mobilisent pour des questions qui, hier encore, relevaient de la souveraineté et de la politique intérieure des Etats et désormais la préoccupation instantanée du monde entier. Aussi, à côté d’une politique étrangère jusque-là du ressort des Etats, a succédé une politique gérée par les citoyens eux-mêmes. donnant lieu parfois à des déchainements de passions. A une politique d’Etat à Etat,  s’est substituée une politique d’Etat à société et de société à société.

Devant la complexité croissante de la scène diplomatique, l’ancien paradigme cède chaque jour un peu plus la place à un nouveau. celui  de la politique globale menée par une diplomatie plurilatérale, par l’entremise d’acteurs collectifs non-gouvernementaux. Leur montée en puissance  est à l’origine de la politisation de questions nouvelles: la paix, en tant que valeur différente de la stricte sécurité ou de la justice des Etats; les questions humanitaires; la santé  dans le monde; et  le défi de l’environnement, etc.

« Devant la complexité croissante de la scène diplomatique, l’ancien paradigme cède chaque jour un peu plus la place à un nouveau. celui  de la politique globale menée par une diplomatie plurilatérale, par l’entremise d’acteurs collectifs non-gouvernementaux »

L’essor exponentiel des technologies de communications et des réseaux sociaux a entrainé une nouvelle forme de circulation de l’information au sein d’une communauté d’individus, entre institutions et entre organisations, entre institutions et individus. L’expression de voix, naguère étouffées par des régimes autoritaires, bénéficient désormais d’une audience mondiale auparavant inaccessible qui n’a pas épargné la communication diplomatique ni la propagande idéologique devenues  des pratiques fortement développées. Les plateformes, à l’origine de ces réseaux, se sont hissées au rang de nouveaux acteurs de relations internationales. Etats et chefs d’Etats s’en sont emparés pour leurs communications politiques et diplomatiques comme en témoigne le nombre élevé des Tweets de Donald Trump qui sont autant de réactions à chaud aux événements mondiaux.

Par ailleurs, rares sont aujourd’hui dans le monde les ministères qui ne possèdent pas leur compte Tweeter. L’absence de hiérarchie, la vitesse de circulation de l’information a entrainé un marché ouvert et visibles des idées.

Dans les relations internationales, les réseaux sociaux ont un objectif d’influence et intègrent donc assez naturellement les stratégies globales des pays qui décident de les adopter, surtout lors des conflits.

En outre, l’instantanéité des échanges impose de nouvelles contraintes aux diplomates dont ils ont du mal à se défaire. Elle bouleverse la chronologie classique de diffusion de l’information et dans leurs audiences. Entrevues, pourparlers, négociations.

Les officiels, qui ne peuvent plus se réfugier derrière les principes de la censure, de la confidentialité ou des principes protocolaires, doivent se confronter au rôle croissant dans l’arène internationale de ces nouveaux instruments de communication qui remettent en cause la manière dont ils envisagent leur rôle. Et ce, principalement par rapport à l’opinion qu’on se fait d’un personnel diplomatique passablement instruit et qui n’arrive plus à comprendre les vrais enjeux de la politique internationale.

Le concept des affaires étrangères se trouve ainsi élargi à une politique que des initiatives individuelles ou de groupes d’individus inventent chaque jour, à chaque instant, à travers chaque clic de souris.

Dans un tel contexte, la nature même du métier de diplomate se trouve déstabilisée. Exigeant qu’on fasse preuve de plus de célérité, de plus d’adaptation au nouvel état du monde, de plus de flexibilité, de plus de capacité innovatrice. Bref, de faire sortir la politique étrangère du ghetto pour diplomates de carrière dans laquelle Kaïs Saïed croit encore pouvoir la confiner.

« Dans un tel contexte, la nature même du métier de diplomate se trouve déstabilisée. Exigeant qu’on fasse preuve de plus de célérité, de plus d’adaptation au nouvel état du monde, de plus de flexibilité, de plus de capacité innovatrice »

(Lien de la la première partie de cet article)

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