Youssef Kortobi : « Nous avons besoin d’un État fort, efficace et juste et d’une entreprise libérée »

Youssef Kortobi entreprise

Clairement, la pandémie a réhabilité le rôle de l’État, en matière d’inclusion sociale. L’échiquier doit être repensé face à la complexité de la crise sanitaire et économique. Il n’y aura point de relance sans un État stratège fort. Ainsi s’exprime Youssef Kortobi, membre du comité directeur de l’Institut Arabe des Chefs d’Entreprise (IACE), avec la franchise, la conviction et la détermination qu’on lui connaît. Il nous livre son analyse. Interview.

L’IACE, a-t- il recommandé des pistes de réflexion et d’actions pour amorcer la reprise ?

C’est dans l’ADN de l’IACE en tant que Think tank de le faire. Il s’est toujours tenu à distance des différentes parties. Ses avis et propositions sont accueillis par tous avec la plus grande attention et confiance.

Pour en venir à votre question, nous avions déjà utilisé le terme de reprise dans le sens de revitaliser l’économie et non pas un plan de relance dans un article publié en mars 2020. Nous avons également évoqué la notion de résilience pour maintenir l’emploi et permettre aux opérateurs de continuer à exercer même en période de récession. Nos recommandations d’alors sont toujours d’actualité. D’ailleurs, le World Economic Forum parle actuellement de « revival » comme notion inhérente à la compétitivité.

Je tiens aussi à rappeler que les thèmes des deux dernières éditions des Journées de l’entreprise ont porté en 2018 sur « l’entreprise et les réformes de rupture » et en 2019 sur « le nouveau rôle de l’État » alors que les journées que nous devions tenir en ce décembre 2020 devaient s’intéresser à « l’entreprise d’après » en sous-entendant la Covid.

Aussi bien les conclusions issues des deux éditions 2018 et 2019 par lesquelles nous souhaitions sensibiliser sur la nécessité d’un État fort, efficace et juste agissant avec intelligence, assez courageux pour mettre en place les nécessaires réformes de rupture. Les études et propositions émises en 2020, depuis la première vague de la crise sanitaire, demeurent d’actualité tant l’immobilisme perdure. L’ensemble constitue un triptyque cohérent de recommandations et d’actions en déconnexion totale avec les replâtrages et les demi-mesures.

La Covid-19 a déclenché des crises systémiques aiguës. Qu’en dites-vous ?

Avant de répondre à votre question, il y a lieu de rappeler que sans être l’unique cause de la situation de crise aiguë dans laquelle nous nous débattons, la Covid-19 a ébranlé et paralysé notre pays et le monde entier, faisant ressurgir imprévisibilité et incertitude. Les blocages nés de la crise sanitaire ont agi négativement autant sur l’offre que sur la demande et ont modifié le comportement des consommateurs. Par ailleurs, les entreprises ont compris que leur survie dépendait largement du volume de leur trésorerie.

Les perturbations connues par les chaînes d’approvisionnement mondiales ont mis en évidence les risques nés des dépendances économiques. Ils ont de ce fait ravivé, populisme aidant, les tentations protectionnistes et de relocalisation.

« La Covid-19 a ébranlé et paralysé notre pays et le monde entier, faisant ressurgir imprévisibilité et incertitude »

Pour répondre plus précisément à votre question, la crise sanitaire a effectivement déclenché des crises systémiques à la fois économiques, politiques, technologiques et sociales. Ces crises, jamais connues depuis la Seconde Guerre mondiale, imposent des révisions qui s’ajoutent, pour notre pays, à toutes celles que nous n’avons pas voulu ou bien n’avons pas pu faire.

Révisions que je ne rappellerais pas tant elles sont connues, dites et redites. Devant la velléité manifestée dans le traitement de certaines situations, la perte de crédibilité et de confiance en l’État s’est instaurée, causant d’innombrables dégâts à tous les niveaux. On retrouve cela dans le comportement quotidien des citoyens, à travers le non-respect de la réglementation, le non-respect des institutions et de toute hiérarchie, agissements au bord de la désobéissance civile, doublés d’un total sentiment d’impunité qui va en s’amplifiant, pouvant faire craindre, voire provoquer le pire… Il est à craindre que les intérêts politiques et idéologiques voire régionaux ou claniques priment sur la souveraineté et l’intérêt national et que l’exaspération de la situation n’entraîne d’autre réponse que le dialogue.

La situation macroéconomique est tellement grave, avec des indicateurs les uns plus inquiétants que les autres, qu’elle rend, à mon avis, difficile, voire impossible, un soutien financier conséquent; déjà que les mesures annoncées en faveur des entreprises suite à la première vague de la Covid-19 n’ont été que très partiellement exécutées et qu’il sera difficile malgré toutes les bonnes intentions de rembourser les dettes, les crédits d’impôts et autres dus aux entreprises.

Quelles sont les solutions de sortie de crise ?

Le préalable à toute solution de sortie de crise est donc le rétablissement de la crédibilité et de la confiance pour donner de l’espoir. Quelle que soit la faiblesse des moyens, le social devra primer.  Agir sur le plan sanitaire, au niveau du pouvoir d’achat, combattre la pauvreté qui monte. En parallèle, opter pour l’application stricte de la loi et la mise en place effective de réformes non conventionnelles et audacieuses.

Commençons et d’une manière intelligente par les réformes qui n’imposent aucun effort financier et qui relèvent souvent de la bonne gouvernance et du bon sens pour ensuite oser celles qui nécessitent de se libérer des contraintes, empêchements et « lignes rouges », tracées ici et là par les différentes parties prenantes. L’entente est nécessaire entre les trois pouvoirs et exige l’implication et l’adhésion des partis politiques, des partenaires sociaux et de la société civile. Il ne faudra jamais céder au plus facile et oublier qu’aucune aide n’est innocente et que les dettes finissent toujours par être payées.

Quel devrait être le rôle de l’État ?

De manière intelligente et malgré toutes les contraintes, l’État tunisien aura parmi ses premières priorités à lever les freins à l’économie, tout en anticipant pour prendre en compte les nouvelles règles du jeu et les changements qui vont naître à l’échelle internationale. Il lui faudra libérer les initiatives, briser le carcan de la bureaucratie, (ce qui sera loin d’être facile) et des réglementations paralysantes, assurer le succès de la transformation digitale de l’administration…

L’État aura à se montrer fort et persuasif pour remettre les Tunisiens au travail. La rémunération doit être la contrepartie du travail et de l’effort fournis et non le prix à payer pour apaiser les tensions. Il lui faudra également éliminer l’économie de rente, garantir un meilleur fonctionnement des marchés, créer une concurrence saine, jouer le rôle d’arbitre entre les acteurs économiques et intégrer le secteur informel. Par ailleurs, l’État devra apporter sa garantie à l’entreprise.

À ce propos, il est légitime de s’interroger si les entreprises auront assez de financement si l’État ponctionne trop lourdement le marché financier local pour financer ses propres déficits ? Il devra revoir les réglementations juridiques, financières et fiscales et assurer leur stabilité pendant un certain nombre d’années, renforcer les entreprises tunisiennes en appuyant tout ce qui pourrait favoriser leur expansion tant sur le plan local qu’international, contribuer à en faire des champions nationaux et un maillon des chaînes de valeur mondiales. Il aura aussi à restaurer la crédibilité et l’attractivité du site

Tunisie en créant les conditions favorables à la réactivation aussi bien des investissements locaux qu’aux I.D.E. Sous ces conditions, la Tunisie est géographiquement bien située pour aussi bien devenir une tête de pont des géants asiatiques vers l’Europe et l’Afrique, qu’une base arrière européenne. Les investisseurs exigent d’avoir confiance aussi bien dans l’État, en sa bonne gouvernance, sa justice, qu’en un environnement marqué par la sécurité, de bonnes infrastructures de connectivité, une logistique sans failles, la paix sociale, l’absence de corruption et la flexibilité du travail.

… et du côté de l’entreprise ?

L’entreprise, quant à elle, devra être réactive pour opérer à temps les nécessaires adaptations dictées par les mutations à venir dont le changement de comportement devenu imprévisible du consommateur local et international, le redéploiement annoncé par plusieurs pays de leur positionnement dans les chaînes de valeur globales, la transformation digitale et technologique, tout en anticipant l’irruption d’événements nationaux ou internationaux pouvant bloquer la machine économique tels que grèves, nouvelles épidémies, conflits armés, actes terroristes…

L’entreprise doit donc s’interroger sur ce qui pourra assurer sa résilience et sa pérennité, se remettre en question pour intégrer dans ses stratégies futures les crises et les incertitudes qui en naissent, avoir l’intelligence, l’agilité et l’audace pour y répondre.

Il lui faudra des ressources financières adéquates, sécuriser ses approvisionnements, disposer d’un cadre organisationnel et d’un outil de production souple, de plans de continuité d’activité, d’un personnel motivé, réactif, polyvalent, formé aux évolutions technologiques et qui sache prendre ses responsabilités dans l’urgence. L’entreprise doit faire siens les principes de la responsabilité sociale et environnementale (RSE) et les appliquer.

Votre dernier message

Pour mener à bien la reprise, nous avons besoin d’un État fort, déterminé dans l’application de la loi qui pense autrement pour devenir efficace et juste. Efficace en étant régulateur, stratège, développeur, visionnaire, moderne, ouvert sur les nouvelles technologies, investisseur dans l’innovation, la formation et le savoir.

En s’impliquant réellement dans la réalisation de l’inclusion sociale, en assurant à tous sécurité, sauvegarde du pouvoir d’achat, services de santé et enseignement de qualité, égalité et équité, qui éradique les déséquilibres régionaux et veille à la survie des plus démunis. Nous avons besoin d’un État qui comprenne qu’il doit se désengager de certaines fonctions, que sa vocation n’est plus d’être employeur, que l’entreprise publique et privée se complètent et sans la synergie desquelles aucun progrès ne pourrait se faire. L’optimisme doit toujours prévaloir. La plus grande richesse est l’Homme. Encore faut-il qu’il soit libéré de toutes les entraves pour avoir le goût d’entreprendre. Seuls le travail et l’effort amènent la prospérité.

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