Nadia Mesghouni: « La Libye vit un calme trompeur »

Libye

A l’issue du forum libyen pour aboutir à une solution libico-libyenne récemment en Tunisie, l’échiquier géopolitique semble prendre une autre tournure en Libye. Nadia Mesghouni, Senior Analyst Tunisia-Algeria, analyse la situation en Libye dans une interview accordée à leconomistemaghrebin.com.

Nadia Mesghouni Comment expliquer ce qui se passe en Libye?

La Libye a subi une fragmentation progressive des deux principaux blocs militaires – l’opération Dignity à l’est et Libya Dawn à l’ouest – et à l’érosion d’une structure de commandement et de contrôle qui a conduit à l’absence d’interlocuteurs clairement identifiables que la communauté internationale pouvait utiliser comme points focaux pour le dialogue. Déficit notable d’expertise dans le secteur de la sécurité au sein de l’équipe des Nations unies (récemment résolu par l’ajout d’une équipe de sécurité de l’UE), et surtout leur incapacité à entrer en Libye, étaient un obstacle supplémentaire. Les pays soutenant les Nations unies auraient dû fournir davantage de ressources au volet sécurité. D’autre part nous ne devons pas oublier que la crise libyenne a détruit la structure étatique libyenne. Tout cela a engendré une affluence de terroristes, un trafic d’armes et de drogues en Afrique, au Nord et au Sud, des flux de migrants clandestins qui ont étouffé l’Europe.

En parlant de l’accord de Skhirat !

L’accord de Skhirat n’était qu’une illusion. Les questions les plus difficiles sont demeurées : comment désamorcer le conflit, mettre en œuvre des arrangements de sécurité et créer un gouvernement d’unité efficace? Alors en même temps que ces négociateurs aiguisaient leurs crayons pour s’attaquer à ces problèmes difficiles, les groupes armés chez eux affûtaient leurs armes pour être prêts à se jeter sur leurs adversaires si et quand le processus politique échoue – ou pour le faire tomber à mesure qu’il traîne en longueur. Il était donc essentiel pour toutes les parties impliquées dans le processus de créer des conditions optimales dans lesquelles il pouvait se dérouler et ne pas démarrer sous un nuage de récriminations causées par un accord basé sur un consensus incomplet.

Ce qui a renforcé la guerre par procuration en Libye, sans tomber dans une version simpliste des soutiens aux deux camps libyens. Il faut dire aussi que la présence des forces étrangères est assez importante et même influente.

Prenons l’exemple de la Russie, quelle est sa position en Libye?

La Russie, par exemple, n’est pas forcément dans un camp et les États-Unis ne sont pas forcément dans le camp adverse. Réellement au sol, ce ne sont ni les forces russes, ni les forces turques, ni les forces américaines. Ceux qui ont véritablement des unités au sol sont des sociétés militaires privées.

En outre, sur le territoire, le terrain est occupé majoritairement par l’armée. Mais si on regardait du côté de l’équipement de pointe militaire, c’est plutôt le côté Gouvernement d’union nationale, avec l’équipement turc, qui semblait à un certain moment renverser cette situation. En effet,  grâce à la Turquie, depuis quelques mois, le Gouvernement d’union nationale infligeait des échecs à Khalifa Haftar, des forces fidèles à Fayez al-Sarraj avaient ainsi repris au maréchal Haftar trois camps militaires au sud de Tarablous.

Pourtant le ministre turc des Affaires étrangères, Mevlut Cavusoglu, accusait les Emirats arabes unis de « semer le chaos » en Libye.

Réellement, la Libye vit un calme trompeur, c’est vrai que depuis la fin septembre le blocus pétrolier a été levé et un cessez-le-feu a été aussi signé fin octobre, en même temps que d’autres mesures et c’est un début, obligatoire pour organiser des élections, mais il faut dire aussi que la démilitarisation de Syrte, le retrait des combattants des lignes de front et le départ des mercenaires étrangers n’ont pas été fait à ce jour, et rien ne garantit aujourd’hui que l’ONU réussisse à avancer, même si elle est optimiste…

A savoir que les forces du GNA ont d’ailleurs mis en garde dernièrement contre les risques de voir rompre l’accord de cessez-le-feu. En attendant, la suite des discussions politiques menées en Tunisie et que des négociations avec des responsables militaires des deux camps rivaux ont lieu en même temps en Libye, à Syrte.

En revanche, les divisions politiques ou culturelles de la société entre les deux parties du pays, elles, n’ont pas disparu. Les conseillers et combattants militaires étrangers non plus. Des soutiens russes ou turcs qui semblent inamovibles, maintiennent l’équilibre des forces sur le terrain et ne jouent pas en faveur de l’unité nationale souhaitée par l’ONU.

En outre, la Russie a commencé à travailler avec toutes les forces politiques libyennes sans exception pour créer les conditions nécessaires à la reprise d’un dialogue inter-libyen.

Elle était pratiquement la seule à le faire parce que tous les autres acteurs extérieurs s’étaient choisi des « protégés » et avaient commencé à les couvrir. Certains couvraient le gouvernement de Tripoli, d’autres travaillaient seulement avec Tobrouk et Benghazi où est basée l’Armée nationale libyenne, ou encore avaient des contacts avec des groupes armés qui contrôlaient certains territoires et s’y sentaient comme dans leur fief.

 

Puis les activités militaires ont repris. Il y a eu plusieurs tentatives d’organiser des rencontres. La France a organisé une conférence il y a quelques années pendant laquelle une date concrète pour les élections libyennes a même été fixée. Une activité similaire a été organisée par les Italiens à Palerme; des rencontres ont eu lieu aux Émirats arabes unis. Tout cela faisait penser à des tentatives de faire bon coeur contre mauvaise fortune.

Dernièrement, notamment grâce à une implication plus active de la Russie et de la Turquie étant donné que ces pays avaient des liens particuliers – en particulier Ankara avec le Gouvernement d’union nationale à Tarablous, et la Russie avec Tarablous, Tobrouk et les autres acteurs sur le champ libyen – la Russie a essayé d’user de son influence pour inciter les belligérants à trouver des compromis. La conférence de Berlin en janvier dernier, à l’issue de laquelle a été adoptée une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies, a marqué une étape importante.

Pendant le travail préparatif la Russie a  insisté pour que Berlin invite les parties libyennes (Fayez el-Sarraj et Khalifa Haftar) et  les voisins de la Libye, ce que les Allemands ne voulaient pas faire initialement. Même avec la participation des Libyens et des voisins de la Libye, bien que la conférence se soit soldée par l’adoption d’un document.  Des doutes persistent quant à savoir quel effet produira-t-il sur le terrain. C’est pourquoi, immédiatement après la conférence de Berlin, le représentant spécial du Secrétaire général de l’Onu pour la Libye Ghassan Salamé a démissionné. Il a probablement pris conscience du fait qu’il n’était pas correct d’essayer d’imposer des décisions de l’extérieur sans entendre les parties libyennes.

Quelle est la position de la Tunisie?

Quant à la Tunisie, elle éprouve bien des difficultés à se positionner sur la crise Libyenne. Carthage a ainsi reçu, respectivement, la visite du président turc et principal soutien du Gouvernement d’union nationale, RecepTayyip Erdogan, le ministre français des Affaires étrangères favorable à Haftar, Jean-Yves Le Drian, et l’émir qatari pro-gouvernement d’union nationale Cheikh Tamim ben Hamad Al Thani. Le président Kaïs Saïed est resté sur ses positions et a refusé toute implication de la Tunisie. L’approche tunisienne de la crise libyenne est claire, et se décline en trois points fixés par le président Kaïs Saïed ; refus de s’allier à l’une ou l’autre des coalitions internationales présentes en Libye ; volonté de parvenir à un accord intra-libyen avec l’aide du Conseil de sécurité de l’ONU et la reconnaissance diplomatique du gouvernement de Fayez al-Sarraj.

D’ailleurs, si la Tunisie refuse de prendre parti, elle n’est pas pour autant absente de la Libye d’une façon ou d’une autre… et le coup d’envoi des assises de forum politique libyen, qui s’est étalé sur 6 jours sous le slogan « La Libye d’abord », a été donné par le président de la République tunisienne, Kaïs Saïed.

Au final, nous avons assisté à l’approche initialement promue par la Russie: 75 personnes se sont réunies en Tunisie avec le soutien de l’Onu, qui sont les délégués des trois régions historiques de la Libye, la Tripolitaine, la Cyrénaïque et le Fezzan – 25 personnes pour chaque région. Elles ont élaboré la feuille de route du processus de paix définitif pour garantir une structure politique durable à leur pays. Cela commence par la préparation de la Constitution du conseil présidentiel avec une représentation égale des trois régions de la Libye, la formation du gouvernement, les élections législatives.

Bref, tout le processus de paix qu’ils évoquent actuellement est prévu sur un an et demi à deux ans.

Il est annoncé comme « crédibles, justes, inclusives et libres », par l’émissaire par intérim de l’ONU en Libye Stephanie Williams qui se veut très optimiste. En considérant que c’est la meilleure occasion pour mettre fin aux divisions, de surcroît l’annonce d’élections est importante parce que les Libyens veulent choisir leurs représentants ils ne souhaitent plus que les dirigeants soient choisis par des puissances étrangères, ou dans les couloirs et de telles décisions ont déjà été prises par le passé. En 2018 ou même 2019…

Néanmoins, le format proposé aujourd’hui, des élections générales, avec des législatives et une présidentielle, laisse aussi certains sceptiques. Ainsi le poste de président n’existe pas dans les documents constitutionnels du moment. On veut donc créer un exécutif fort, alors que c’est un pays qui est très fragile, très polarisé, Si les Etats-Unis, le pays fort et démocrate n’arrivent pas à bien vivre l’élection présidentielle, donc on ne voit pas pourquoi et comment la Libye le vivrait bien.

Espérons que les résultats de ce travail seront mis en œuvre au lieu de rester simplement sur un autre papier après une autre conférence.

Quels sont les scénarios possibles ?

A court et à moyen terme, il est possible que la situation soit plus claire, avec un compromis Turco- Russe. De même les positions des acteurs régionaux et internationaux seront plus claires tel que l’Egypte et les Emirats , l’Algérie , l’UE et les Nations Unies. Il faut s’attendre à quelques scénarios possibles, le dialogue politique inter libyen n’est qu’un tremplin soit pour une solution politique ou le chaos.

Une Libye unie qui gouverne depuis Tarabouls suite à un accord politique ou une solution militaire

Ecarter le Maréchal Haftar de sa position en tant que commandant en chef de l’Armée nationale libyenne(malgré les efforts égyptiens) sous une pression Russe et Française ou le garder à Benghazi (une option que les Emirats encourage) le temps que les conventions politiques seront signées et débuter les discussions entre les parties sans conditions préalables. Un scénario qui dépendra des Etats unies et de l’évolution de la situation libyenne et de la capacité de la Russie et de la Turquie à trouver un consensus .

Cette situation arrange la Russie qui est consciente qu’elle ne peut pas exercer de pression militaire comme elle l’a fait en Syrie, en raison des enjeux internationaux.  Elle arrange également les Etats unis et l’Europe à maintenir leurs intérêts.

Un tel scénario peut créer une stabilité politique et un environnement favorable pour les élections.

Pour une solution politique optimale!

Si les mercenaires étrangers seront incapables de trouver une formule d’équilibre pour une solution politique optimale et si les forces pro- Haftar reculent dans la région de l’Est (malgré les efforts des mercenaires qui le soutiennent dans sa campagne extrêmement difficile face aux nouvelles règles du jeu sur le terrain, les forces qui soutenaient Tarabouls seront en position d’attaque après avoir étaient en défense.

Et si la situation se complique, cela peut ouvrir la porte à d’autre mercenaires d’entrée en jeu.

En définition, la solution finale de la crise libyenne ne semble pas proche à se former car il n’y a pas suffisamment d’indicateurs pour aider à dresser un tableau de bord clair de la situation prévue, et la solution sera liée au développement que la Libye connaîtra à court terme.

Dans un an ou deux au moins,des nouveaux éléments d’influences apparaîtront pour former une nouvelle situation politique en Libye.

 

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