La Turquie à l’offensive en Méditerranée orientale

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Photo : agoravox.fr/

Facteur aggravant et déclenchant de la crise actuelle, il y a eu des découvertes au cours de ces dernières années. Et chacun des protagonistes (Turquie, Grèce…) revendique la possibilité de faire de la prospection et d’exploiter ces ressources.

Depuis la découverte de gisements gaziers offshore en Méditerranée orientale, la région est sous tension. Celle-ci a atteint un degré maximum depuis qu’un navire de prospection turc et son escorte militaire se sont aventurés dans la zone d’exploitation exclusive (ZEE) de la Grèce. La Turquie estime disposer de droits à faire prévaloir dans la région. Le discours nationaliste du président Erdogan affiche désormais une dimension expansionniste, de plus en plus assumée.

La stratégie de puissance de la Turquie en Méditerranée

Car, la Turquie joue un rôle pivot en Méditerranée (nord-)orientale. Où son poids vient de sa puissance symbolique, militaire, démographique et économique. Ainsi, la Turquie a su s’imposer comme un acteur régional de premier plan.

Cependant, malgré son passé glorieux, la Turquie moderne a longtemps hésité à s’affirmer sur la scène méditerranéenne. En effet, l’Empire ottoman, jadis puissance navale de premier plan, dominait les deux tiers de l’espace méditerranéen, jusqu’à l’expédition d’Égypte de Napoléon Bonaparte (voir chapitre I).

Après la Première guerre mondiale (l’Empire ottoman se trouve alors dans le camp des vaincus), le rapport à la Méditerranée évolue nettement. Jusque-là associé à une grandeur historique, cet espace maritime est désormais lié au souvenir de la défaite. D’ailleurs, le Traité de Sèvres de 1920 n’accorde aucun rivage méditerranéen à une Turquie. Elle est amputée et réduite à sa plus modeste expression géographique.

Critique de l’OTAN

De plus, unique État membre musulman de l’OTAN (adhésion en 1952), la Turquie a tenu dès les années 60-70 un discours politico-militaire critique sur la nature de ses relations avec l’Alliance atlantique.

En outre, le pays promeut alors une approche multidirectionnelle de sa politique extérieure; progressivement affichée et théorisée à partir du milieu des années 1970 (D. Billion, 2015).

L’exemple le plus significatif de cette autonomisation est l’intervention militaire à Chypre en 1974. Et ce, en réaction au coup d’État fomenté par la junte des colonels au pouvoir à Athènes.

Le déclin de l’influence du complexe politico-militaire, longtemps considéré comme défenseur de la tradition séculaire kémaliste, accélère et parachève cette évolution stratégique marquée. Et ce, par la fin de l’alignement systématique sur les États-Unis et sur l’OTAN. Et par une volonté de rapprochement avec l’Union européenne (en formalisant une demande d’adhésion).

Velléités de réinvestir le bassin méditerranéen

La réaffirmation d’une volonté de puissance Méditerranée avec l’arrivée au pouvoir des islamo-conservateurs de l’AKP s’accompagne d’une volonté de réinvestir l’espace méditerranéen.

Contrairement à l’idée en vogue d’un néo-ottomanisme aux velléités expansionnistes prêtées au pouvoir turc, les dirigeants de l’AKP ont choisi à leur arrivée au pouvoir d’adopter une politique de normalisation avec les voisins et de coopération régionale; avant d’afficher une stratégie plus agressive.

Par exemple, dans le contexte de l’intervention (militaire aérienne) de la coalition internationale contre Daesh en Irak et en Syrie, la Turquie s’est retrouvée face au régime syrien, à Israël ou encore à la Russie.

La Turquie veut créer une « zone de sécurité » en Syrie, comme l’atteste le lancement de l’opération « Fontaine de paix » contre les kurdes du PKK/YPG et Daech dans le nord de la Syrie.

Refroidissement des relations avec l’UE

En outre, les rapports avec l’Europe et Israël se sont clairement refroidis. La diplomatie et la stratégie d’influence turques se concentrent sur l’environnement proche, sans ignorer les pays arabes des rives de la Méditerranée.

Alors, la Turquie se pose comme défenseur des sunnites et comme acteur essentiel pour définir et mettre en œuvre des solutions aux crises (comme le conflit syrien né en 2011) qui déchirent le Moyen-Orient. Fort de ses succès électoraux, l’AKP est tenté d’exporter son modèle ou du moins d’inspirer les régimes arabes souhaitant concilier démocratisation et islamisation.

Fervent soutien des Frères musulmans arrivés au pouvoir en Tunisie et en Égypte après les soulèvements de 2011, la Turquie se trouve dans une position conflictuelle depuis le coup d’État qui a précipité la chute du président Morsi pour le remplacer par le Maréchal Sissi.

Enfin, les actions militaires de la Turquie en Libye au côté du gouvernement national libyen (GNA) face à l’offensive du général Khalifa Haftar soutenues par l’Egypte, les Emirats arabes unis, la Russie et la France, ont rééquilibré le rapport de force sur le terrain. Elles ont permis une reconquête par les forces du GNA, de territoires contrôlés par les forces du général Haftar. Si Erdogan conforte les ambitions de la Turquie dans le rôle de puissance régionale à laquelle elle prétend, sa stratégie en méditerranée orientale est plus risquée.

Absence de frontières maritimes claires

Effectivement, le monde globalisé et interdépendant du XXIe siècle est aussi un monde où les frontières et les murs sont revitalisés/érigés. L’espace méditerranéen illustre parfaitement ce paradoxe. Celui-ci ne rend que plus délicate et aiguë la question des frontières d’un monde méditerranéen qui ne correspond pas à une organisation humaine basée sur un territoire (tel un Etat).

Si les relations entre des entités riveraines de la Méditerranée continuent de connaître des tensions diplomatiques voire militaires, et autres contentieux judiciaires au sujet de problèmes territoriaux et de tracé de frontières (Israël-Palestine, Syrie-Israël, Syrie-Turquie, Chypre-Turquie, etc.). La délimitation même de l’ensemble méditerranéen pose problème. Son champ territorial ne se limite pas à des frontières strictes ou figées.

D’ailleurs, l’explication tient notamment au fait que son histoire et son influence débordent ses strictes frontières géographiques. C’est pourquoi il est ardu de délimiter et de définir de manière univoque et cohérente un espace combinant unité, disparités et variations. L’expression même de « bassin méditerranéen » est équivoque.

Cependant, l’intérêt de son espace maritime pour le commerce des hydrocarbures est conforté par la Convention de Montego Bay et la 3e conférence des Nations-Unies sur le droit de la mer.

Dans le cas des relations entre la Grèce et la Turquie, le conflit actuel se concentre précisément sur la question de la délimitation des eaux territoriales et de la zone économique exclusive. Or si la Grèce invoque la Convention de Montego Bay, celle-ci n’a jamais été signée par la Turquie. Elle ne s’applique donc pas à Ankara.

De plus, l’escalade des tensions entre la Grèce et la Turquie s’inscrit dans l’histoire entre deux pays longtemps ennemis. Sur fond de guerre des hydrocarbures, mais aussi de conflits culturels et religieux.

La Mer Egée au cœur des contestations

Au cœur de cette rivalité, la mer Egée, dont la Turquie conteste le partage des eaux territoriales. Intransigeant sur le sujet, Recep Tayyip Erdogan n’hésite pas à tenir un discours menaçant. Y compris à l’égard de la France qui s’affiche comme une « puissance protectrice des intérêts grecs ».

Les Européens font apparemment bloc derrière la Grèce, membre de l’Union européenne. Mais ce bloc n’est que de façade. La posture offensive de la France face à la Turquie n’est pas soutenue par l’ensemble des pays européens riverains de la Méditerranée.

Quant à l’Allemagne, elle continue de préserver sa relation bilatérale avec la Turquie. Compte tenu notamment de la présence d’une population immigrée d’origine turque massivement pro-Erdogan. Surtout, les Européens, malgré le volontarisme affiché par le président Macron, payent l’absence de politique étrangère commune et d’une armée européenne digne de ce nom.

Une faiblesse structurelle qui place la Turquie dans une position de force. Sauf que la résolution de ce contentieux ne saurait être d’ordre militaire. Donc seules des négociations pourront permettre aux acteurs concernés de sortir de cette situation par le haut…

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