Par Mouna Ben Othman: « Du chemin reste à parcourir »

Mouna Ben Othman

Soixante-quatre ans après la promulgation du code du statut personnel. Du 13 août 1956 au 13 août 2020…  Malgré tout ce temps, du chemin reste encore à parcourir. Mouna Ben Othman dresse un état des lieux. Elle est Docteur en sciences économiques, Secrétaire générale du Cercle Kheireddine et de l’Organisation tunisienne de la cohésion sociale.

 

Il faut tout d’abord partir du militantisme pour les droits de la femme, constate Mouna Ben Othman.

En effet, plusieurs figures féminines ont marqué l’histoire de la Tunisie. A commencer par Kehna et Jazia Hilalya, deux figures antiques de bravoure féminine. En passant par Aziza Othmana, la princesse protectrice des pauvres et des malheureux. Le militantisme des femmes tunisiennes pour leurs droits a commencé en 1920, avec le plaidoyer de Hbiba Menchaoui et de Manoubia Ouertani contre la polygamie et le port du voile. Des hommes ont aussi milité pour les droits de la femme et sa place dans la société. En 1930, Tahar Haddad a soulevé l’opinion publique avec son livre « Notre femme, la législation islamique et la société ». Il porte sur le statut de la femme évoquant déjà la question de l’héritage. Puis,, la première association féminine voit le jour en 1936. Il s’agit de l’Union musulmane de la femme tunisienne. Elle fut présidée par Bchira Ben Mrad et représenta le militantisme féminin pour l’indépendance de la Tunisie.

Cependant, le 13 Août 1956, fut une date qui marqua un tournant dans l’évolution des droits de la femme tunisienne. En effet, H. Bourguiba, premier président de la Tunisie, promulgait le code du statut personnel. Ce code marquait la fin de la polygamie, de la répudiation unilatérale, du droit de contrainte matrimonial sans toucher pour autant à l’inégalité dans l’héritage. Par ce code, le président H. Bourguiba imposait des droits avant-gardistes pour les Tunisiens et les Tunisiennes. Ce qui a eu pour conséquence de refroidir le militantisme féminin. Réduisant du même coup son rôle à la sensibilisation à l’éducation et à la charité.

Ensuite, les Tunisiennes ont eu le droit de vote en 1959. Bien avant les Marocaines 1963 et les Algériennes 1962.

Cependant, les femmes ont continué à militer au sein d’autres associations: l’Union des femmes de Tunisie (1944-1963); l’Union nationale des femmes de Tunisie (1956-2012); l’ Association des Femmes Tunisiennes pour la Recherche sur le Développement; et l’Association des Femmes Démocrates en 1989.

Après la révolution, plusieurs ONG féministes s’engageaient dans la bataille démocratique qui se poursuit. Et ce, pour: la levée des réserves à la CEDAW; l’inscription dans la rédaction de la Constitution du principe de l’égalité totale; la séparation du politique et du religieux; et la dimension universelle des Droits Humains et des droits des femmes en particulier.

D’ailleurs, le 12 juin 2018, la Commission des libertés individuelles et de l’égalité (COLIBE) présentait son rapport portant notamment sur l’égalité en héritage. Ce rapport a soulevé l’opinion publique. Des manifestations furent organisées pour le soutenir et d’autres pour montrer leur refus.

Ainsi, le 27 septembre 2018, la présidente de cette commission, Bochra Bel Haj Hmida, une grande figure du militantisme féminin, a reçu le prix de l’héroïne de la campagne globale contre l’extrémisme et l’intolérance. En 2019, le prix visionnaire Fatima al-Fihriya lui a été décerné pour ce rapport.

La place de la femme dans la société… du chemin à parcourir

Dans le monde professionnel, on constate une montée en compétences non rentabilisée sur le marché du travail.

Car, la femme tunisienne a certes percé dans le monde du travail et dans tous les domaines. Mais elle reste principalement présente dans les secteurs de l’enseignement et de la santé.

En 2019, on comptait 2.5 docteurs en médecine, médecine dentaire et en pharmacie pour un homme. Mais aussi: 1.5 PhD femme pour un homme; et 2.75 femmes diplômées d’un mastère de recherche ou professionnel pour un homme. La réussite des deux sœurs jumelles Kamoun à l’entrée à la prestigieuse école polytechnique de Paris ne fait que confirmer la place de la femme tunisienne en tant que compétence.

De plus, la part de la femme tunisienne dans la population active a également augmenté, passant de 19% en 1956 à 24% en 2004 et 28% en 2017; mais elle reste faible. En fait aujourd’hui, sa part dans la population active est inférieure au tiers.

Le taux d’activité des femmes, qui représente les femmes qui sont en âge d’activité et qui se présentent sur le marché du travail, est de 26% en 2017. C’est-à-dire que près d’une femme sur quatre qui est en âge de travailler se présente sur le marché du travail. Autrement dit, les trois quarts des femmes tunisiennes en âge de travailler ne se présentent pas sur le marché du travail. Ce qui constitue un manque à gagner pour notre économie. Pour les pays de l’UE, ce taux est en moyenne de 70% pour la même année.

Dans la sphère politique

La Tunisie détient le taux de participation le plus élevé dans le monde arabe, mais aussi en Afrique. Avec 30,8% des parlementaires en 2017 (prix du forum mondial des femmes parlementaires 2015). Ce résultat est le fruit de la parité imposée au niveau des listes électorales. Et ce, grâce au travail de l’Association Egalité et Parité (créée en avril 2011) a œuvré au passage de la loi sur la parité. Ce qui a eu d’ailleurs le même effet sur les conseils municipaux.

En juin 2019, la législation tunisienne adoptait un projet de loi sur les élections et les référendums, sur la parité hommes femmes au niveau des listes électorales. Et stipulant qu’au moins la moitié des listes électorales doivent être présidées par des femmes. Malgré cette belle assise réglementaire, les résultats des élections législatives et présidentielles de 2019 se sont soldés par une participation de la femme ne dépassant pas les 5%. Alors qu’en 2014, elle était représentée à hauteur de 7%.

Aujourd’hui, la percée de la femme tunisienne dans sa carrière et son épanouissement dans le cadre professionnel et familial restent entravés par des obstacles liés à l’environnement professionnel, mais également culturel.

Mais la plus grande partie de ces contraintes reste d’ordre intrinsèque. Dans le sens où « les femmes se forgent elles-mêmes les chaines dont l’homme ne souhaite pas les charger ». (Simone de Beauvoir)

 

 

 

 

 

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