Kerim Bouzouita: « Liberté égalité, justice, viser plus haut leur adversaire invisible »

Kerim Bouzouita
Kerim Bouzouita

Parlons de liberté, d’égalité… Un premier constat est que les femmes tunisiennes font preuve de courage. Bien conscientes qu’en Tunisie, les libertés individuelles et l’égalité demeurent plus que jamais un sujet d’actualité dans la société. De sorte que faire bouger les lignes est un premier pas en avant. Pourtant, à l’heure où on parle du 13 août, les inégalités persistent encore. Et notamment en matière de libertés individuelles. Kerim Bouzouita, anthropologue, dresse un état des lieux. Interview:

Soixante-quatre ans après le Code du statut personnel, on continue de parler de liberté, d’égalité… Pensez-vous que les acquis de la femme tunisienne sont les mêmes qu’au temps de la première Constitution, du temps de Bourguiba?

Kerim Bouzuita: Pas tout a fait les mêmes. Sur le plan purement juridique, il y a eu des avancées sous à peu près tous les régimes depuis l’indépendance. Et ce, grâce au féminisme d’Etat conjugué à la pression de la société civile féministe. Mais les avancées sont aussi sociologiques. La loi donne des droits, mais c’est par la pratique sociale que ces droits deviennent réels. Depuis l’indépendance, la condition des femmes s’est progressivement améliorée dans le sens de l’autonomie et de l’égalité. Même si elles souffrent toujours de la culture dominante néo-patriarcale.

Depuis quelque temps on assiste à des arrestations pour « atteinte au sacré et aux bonnes mœurs. Ne pensez-vous pas que les libertés individuelles sont menacées de nos jours?

Les lois liberticides découlent de politiques autoritaires. C’est un héritage colonial que les régimes tunisiens ont adopté pour asseoir un Etat policier. Ces lois découlent d’une logique de domination des peuples par la peur et l’intimidation. D’ailleurs, le sacré n’est qu’un prétexte et il change en fonction des couleurs politiques. Sous le régime novembriste, le dictateur et sa cour étaient l’objet du sacré. Toute critique était sanctionnée par la violence de l’Etat. La volonté derrière les politiques de sacralisation est de violenter la liberté de penser pour soi-même et par soi-même. Encadrer la liberté de conscience revient à un déni de citoyenneté et d’individualité. Nous nous privons de la diversité, seule capable de créativité et d’évolution. Bien que peu de gouvernements depuis 2010 avaient cette volonté autoritaire, c’est le système judiciaire et sécuritaire qui est en roue libre. Il est encore dans l’élan des dictatures. Mais c’est une question de temps avant qu’il ne se recycle. Aujourd’hui, ce système est clairement en dehors de notre temps et la réalité finira par le rattraper.

Que faut-il faire pour qu’il y ait des garanties aux libertés individuelles; mais aussi pour les droits des femmes?

Il n’y a pas de garanties. D’abord, pour les droits des femmes, nous avons vu des régressions même sous des régimes démocratiques et libéraux. Rien n’est jamais acquis pour toujours en matière de droits. C’est une lutte permanente. Aujourd’hui, les idéologies ségrégationnistes, tout comme le capitalisme sans limites, en veulent aux droits de tous. Après, c’est une questions de résilience. Souvent les minorités ou les groupes sociaux vulnérables comme les jeunes et les femmes subissent les premiers assauts de ces idéologies et en sont les premières victimes. Si nous voulons protéger les acquis et avancer vers plus d’égalité, il nous faut œuvrer à un niveau plus élevé que le droit et l’économie. Le patriarcat et le capitalisme sans limites sont interdépendants. Si on veut abattre le patriarcat, il faut viser sa source.

Sortir des machinations judiciaires

En ce qui concerne les libertés individuelles, dans l’immédiat il faudrait sortir de l’arbitraire de la machine et des machinations judiciaires. Ces machinations proviennent des lois liberticides qui sont anticonstitutionnelles. Il faudrait les abroger. Mais cela ne résoudra pas le problème, pas entièrement. La culture judiciaire est dangereuse dans le sens où certains juges détournent des lois pour imposer leur propre moralité à la société tunisienne. Ils violent ainsi les tribunaux parce qu’ils décident en fonction de leur intime conviction et non pas en fonction du sens de la justice. Ils est primordial d’agir pour changer cette culture de la mégalomanie judiciaire.

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