Fatma Marrakchi Charfi : « On se retrouve avec beaucoup moins de recettes et avec plus de dépenses »

Fatma Marrakchi Charfi Discous Fakhfakh

Elyes Fakhfakh, dans son allocution du 20 mai 2020, se projette dans l’avenir et dans l’après-Covid 19. En précisant que la crise peut être transformée en opportunités. Tout en pointant plusieurs fois la nécessité de changer de modèle de développement. Fatma Marrakchi Charfi, professeure universitaire, revient sur ce discours.

Fatma Marrakchi Charfi a affirmé que le modèle de développement est une notion creuse. Si elle n’est pas définie et précisée par son utilisateur. Par conséquent, se pose la question de sa vision ou la vision de son gouvernement pour le nouveau modèle de développement.

Par ailleurs, le chef du gouvernement a listé les problèmes auxquels il faut faire face. Il s’agit de « l’inefficience de la gestion des ressources publiques, la pauvreté, la bureaucratie qui sclérose l’initiative privée, la faiblesse du service public et la dégradation de ses prestations. Notamment au niveau des services de santé ».

Actions menées pour assurer la pérennité des entreprises et protéger les ménages les plus vulnérables

Pour faire face à ces problèmes, Mme Marrakchi Charfi a rappelé que M. Fakhfalh a énuméré les actions menées. Et ce, pour assurer la pérennité des entreprises et protéger les ménages les plus vulnérables. Essentiellement dans le cadre d’un programme qu’il qualifie de « programme de la résilience ».

Ce programme se résume, selon ses dires, en quatre points :

  • Distribuer des aides sociales en nature et en espèces ;
  • Soutenir le chômage technique pour sauvegarder les emplois ;
  • Assurer les liquidités afin de financer les entreprises pour leur pérennité ;
  • Prendre des mesures plus spécifiques au profit des petits métiers et de certains secteurs qui souffrent de la crise sanitaire. Tels que la culture, le tourisme, les médias audiovisuels…

En réaction à ce programme, notre interlocuteur a précisé que l’enveloppe consentie par l’Etat au profit des ménages et des entreprises représente moins de 2,5% du PIB. Ce qui este faible comparé à d’autres pays qui ont réservé aux alentours de 10% de leur PIB.

« Ces actions de très court terme sont très importantes pour la préparation de l’après Covid-19. On ne peut pas se préparer à l’après-crise avec des entreprises et des secteurs essoufflés et affaiblis. C’est le socle sur lequel on doit bâtir l’après Covid. A-t-on fait suffisamment ? Les dépenses prévues sont-elles à la hauteur de cette pandémie et les dégâts qu’elle peut occasionner? », a-t-elle estimé.

Recul du taux de croissance d’environ 7 points

En outre, Elyes Fakhfakh a évoqué les contours d’une Loi de finance (LF) 2020 dont on ne connait pas encore le statut (LF 2020 corrective ? LF 2020 complémentaire ? LF 2020 Covid-19 ?).

Par ailleurs, elle a souligné qu’une LF se construit toujours sur des hypothèses concernant le taux de croissance prévu, le prix du baril du pétrole et le taux de change. « Le Chef du gouvernement donne une indication sur le recul du taux de croissance d’environ 7 points. Et ce, par rapport au taux prévu dans la LF 2020 qui est de 2,7%. Ainsi, « la nouvelle LF 2020 sera établie sur la base d’un taux de croissance avoisinant -4,3%. Ce qui est très voisin des estimations du FMI et de la BM », a-t-elle assuré.

Et d’ajouter que la première répercussion de cette chute du taux de croissance c’est la chute des recettes fiscales de l’Etat. Ces dernières représentent 68% du total des ressources dans le budget. « Déjà avec la LF 2020 initiale, on devait trouver 11 milliards de dinars, dont 8,8 milliards en devises, pour financer le budget et qu’on avait du mal à trouver. On se retrouve avec beaucoup moins de recettes et avec plus de dépenses (celles liées à la pandémie). Ce qui aura nécessairement des répercussions sur les équilibres financiers ».

Comment financer le déficit budgétaire supplémentaire ?

A cet égard, le chef du gouvernement a donné le ton au niveau des orientations. Tout en annonçant que le gouvernement ne recourra pas à l’endettement dans un souci de préserver l’indépendance de la Tunisie dans sa prise de décision.

De ce fait, il a précisé que le déficit budgétaire sera financé par une mobilisation plus importante de ressources propres. Ainsi que par la diminution des dépenses publiques. « Il est vrai que l’équation est compliquée à résoudre, comment peut-on faire face à plus de dépenses avec moins de moyens dans le court terme. Sachant que la demande internationale en liquidité est très importante. Et donc le recours aux marchés internationaux devient plus compliqué et surtout cher ? ».

Ressources

Au niveau des ressources, Fatma Marrakchi Charfi a déclaré que la Tunisie a eu des financements par les bailleurs de fonds qui tournent autour de 6 milliards de dinars. Or, on ignore encore nos besoins de financements. Mais on aura certainement besoin de plus pour alimenter le budget. Et là le chef du gouvernement a été catégorique : on devra compter sur nous-mêmes.

« Cela signifie que le gouvernement va solliciter encore une fois les Tunisiens pour le faire. Qui sont ces Tunisiens ? Les salariés qui n’arrêtent pas de subir des ponctions sur leurs salaires ? Les entreprises qui paient leurs impôts et opèrent dans la légalité et la transparence ? Ce qui signifie augmenter la pression fiscale, qui est déjà élevée ? Ces mêmes entreprises qui souffrent financièrement et demandent l’aide de l’Etat pour pouvoir survivre et payer les salaires des fonctionnaires ?  Est-ce que le gouvernement cherche à drainer ou à capter une partie de l’informel pour élargir l’assiette imposable ? Comment ? L’utilisation de l’identifiant unique peut être une très bonne piste ainsi que l’inter-portabilité des bases de données que cet identifiant peut assurer ? », s’est-elle interrogée.

Dépenses

Du côté des dépenses, elle a indiqué que la structure du budget est relativement rigide. Dans la mesure où globalement 40% de ce budget vont aux salaires et 25% pour le paiement du service de la dette. Ainsi que 20% pour les transferts et les dépenses de compensation et les 15% restants vont aux investissements publics. Sachant que les salaires sont incompressibles (même avec le gel des recrutements). De même que pour le service de la dette. D’ailleurs, le discours sur la restructuration de la dette est irrecevable. Car ses conséquences négatives peuvent être très importantes. Et l’espace fiscal devient difficile à trouver.

Dans ce sens, certains lancent l’idée du reprofilage de la dette. Cette idée consiste à décaler dans le temps les paiements sans pour autant être un défaut de paiement. Elle peut constituer une bouffée d’oxygène à court terme pour le pays. En tenant compte de ces contraintes, les dépenses qui peuvent être réduites sont, selon ses propos, relatives à l’investissement public et au poste des transferts. Ainsi qu’à celui des subventions de l’Etat relatifs à l’énergie et aux produits de base.

« Le discours sur la restructuration de la dette est irrecevable. Ses conséquences négatives peuvent être très importantes »

Pour l’investissement public, notre interlocuteur a estimé qu’il est fortement déconseillé de réduire l’enveloppe. Mais, il faut bien cibler l’enveloppe initiale de 7 milliards de dinars vers les projets qui drainent l’investissement privé. Et qui ont un impact très rapide sur l’amélioration de la vie du citoyen. Citant à titre d’exemple le secteur de la santé et celui du transport.

Pour ce qui est de l’enveloppe des transferts et de la compensation, le budget alloué à la compensation peut être réduit. Car en optant pour un ciblage des subventions, cette enveloppe sera réduite. Rien qu’en évitant les gaspillages, même si on commence par cibler tous les ménages et toutes classes sociales confondues. Quoi qu’avec la baisse du prix du pétrole à l’international, l’Etat, selon les sources gouvernementales, a déjà économisé environ 1 milliard de dinars.

Sans aller dans une politique d’austérité et pour enclencher une relance, Fatma Marrakchi Charfi soutient que le gouvernement devrait bien cibler ses dépenses et réallouer autrement son budget. « C’est une opération méticuleuse, de réglage fin « fine-tuning », qui est nécessaire à ce stade. Et ce, pour bien gérer les ressources rares en moyens de financement ».

Toutefois, et même avec une gestion très minutieuse du budget, le recours à l’endettement extérieur demeure, selon ses dires, incontournable. Parce que la marge de manœuvre du gouvernement reste très étroite. Il est même question d’une discussion d’un nouveau programme avec le FMI dans le futur proche.

Les sept priorités du plan de relance

Par ailleurs, Fatma Marrakchi Charfi a rappelé que le chef du gouvernement a annoncé les 7 points ou les 7 priorités. Sur lesquels va se baser le plan de relance. Il s’agit de:

  • Renforcer la souveraineté nationale et la sécurité;
  • Préserver le tissu industriel et surtout les PMI et les PME;
  • Relancer l’économie et venir en aide aux secteurs les plus touchés;
  • Réduire la bureaucratie et digitaliser l’administration;
  • Préserver les emplois;
  • Résorber les entraves qui ont empêché les grands projets de voir le jour. Notamment les entraves qui empêchent les activités phosphatières et pétrolières;
  • Combattre la corruption et la spéculation sur les produits subventionnés.

Parallèlement, M. Fakhfakh a évoqué le lancement d’un plan quinquennal stratégique 2021-2025 qui sera fin prêt début 2021. En espérant qu’il va constituer un tournant dans le modèle de développement, selon lui. Tout en étant à la base d’un nouveau contrat économique et social pour la Tunisie.

A cet effet, elle a précisé que placer le plan de relance dans le cadre d’un plan quinquennal qui s’en suivra est une bonne chose. Et que les points cités sont en harmonie avec le document contractuel qui lie la coalition gouvernementale.

« Elyès Fakhfakh : lancement d’un plan quinquennal stratégique 2021-2025. Il sera fin prêt début 2021 »

En effet, deux points sont à souligner. « En parlant des partenaires et du nouveau contrat social, la question à laquelle nous devons répondre d’abord est relative au rôle de l’Etat. Il faut que le gouvernement fasse de ce sujet une question centrale. Et en débattre avec les partenaires sociaux. Car si on arrive à s’entendre sur le rôle de l’Etat, bien des problèmes et déboires nous seront épargnés ».

Et d’affirmer que de là vient le deuxième point qui est relatif aux entreprises publiques. Il est relié au rôle de l’Etat. « En fait, les entreprises publiques qui étaient une source d’épargne publique, qui contribuaient à l’épargne nationale, sont devenues aujourd’hui, déficitaires. Et un gouffre qui épuise les ressources de l’Etat. Ainsi, les impôts collectés et à collecter, et les prêts contractés sont en partie engloutis par ces entreprises.

De ce fait, la gouvernance et la restructuration des entreprises publiques est devenue une priorité. Même s’il y a des sujets qui fâchent, il faut les attaquer un à un sans tabou avec les partenaires sociaux, dans la sérénité, la transparence et dans un climat de confiance. Et ce, pour reprendre les qualificatifs du chef du gouvernement », conclut Fatma Marrakchi Charfi.

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