« Mener la Tunisie vers de nouveaux horizons à la hauteur des attentes »

CDC

Elle est capable de penser global et d’agir local. Au plus bas des zones les moins pourvues. A la tête de la Caisse des Dépôts et Consignations (CDC), elle a le regard tourné sur les métiers de demain, les futurs relais de la croissance : nouvelles technologies, économie verte, celle de la connaissance. Et le coeur qui bat pour les jeunes autant que pour les auto-entrepreneurs qu’elle s’emploie à sortir de leur isolement, de leur inaction. Et les amener à rompre définitivement avec cet esprit d’assistanat, à vouloir tout attendre de l’Etat et d’abord un emploi dans la fonction publique. Elle n’en parle pas, elle ne le pense pas moins. Boutheina Ben Yaghlane a réussi à faire de la CDC le fonds des fonds en épousant leur cause : promouvoir les start-ups et remettre à flot et en ordre de marche des PME en mal de trésorerie et de gouvernance. Elle y contribue par son apport financier et son soutien moral.

Bras séculier et financier de l’Etat, BBY est aussi, et elle ne le cache pas, comptable de ses sous. D’être engagée sur tous les fronts ne l’exonère pas de rigueur et d’exigence de rationalité. Economie numérique, économie verte, énergies renouvelables, innovation, marché financier qu’elle a fait sortir de sa torpeur en le dynamisant, la CDC de cette pasionaria de l’économie et du développement est à chaque fois là où elle doit être. Forte d’une panoplie d’instruments qui n’en finit pas de grandir et un périmètre d’action qui s’élargit au fil des ans. Comme quoi derrière toute stratégie, il y a … un stratège. Interview.

La CDC fête cette année son 8ème anniversaire. Elle a l’âge de la révolution ou est-elle sa fille ? quel sentiment cela vous inspire ?

La CDC est une histoire qui s’est tissée au fil de l’eau depuis 2011. Elle est à la fois une révolution et la fille que la révolution a enfantée. Révolution, en commençant par son texte de création, étant la seule institution publique qui n’a pas de tutelle, ses fonds ne proviennent ni du budget de l’Etat, ni de l’argent du contribuable, puisqu’elle s’autofinance grâce à ses fonds propres ; la Révolution, car sa naissance était dans un contexte où le pays vivait une transition, permettant ainsi à la Tunisie de se doter d’une nouvelle institution publique pour le développement économique et social du pays ; Révolution, parce qu’elle a révolutionné la manière avec laquelle un agent public s’y prend pour trouver des solutions aux problèmes auxquels fait face la Tunisie dans le cadre de ce modèle unique et une gouvernance respectant les normes internationales.

Elle est aussi la fille de la révolution, puisque c’est grâce à cette révolution qu’elle a pu voir le jour dans sa version actuelle, un puissant investisseur institutionnel capable de changer le visage du monde de l’investissement en capital en Tunisie.

Elle est la fille, étant une incarnation de cette nouvelle Tunisie sur le plan international faisant de cette nouvelle image un atout majeur pour frapper aux portes qu’on croyait auparavant fermées.

In fine, c’est surtout un sentiment de fierté qui m’inspire personnellement et inspire toute personne ayant appartenue à cette Caisse ! Tout simplement, c’est une fierté pour la Tunisie !

Huit ans d’existence, c’est l’âge de la maturité pour le fonds de fonds. On peut dresser un bilan complet. Si vous nous en parliez des résultats des différentes étapes qui ont jalonné ce parcours.

Le bilan de la CDC est positif et se résume en quelques chiffres significatifs : A fin juin 2019, elle a enregistré un total bilan de 7 771 MDT (+10,4% par rapport à fin juin 2018), des revenus à hauteur de 278,6 MD (+16%) et un résultat net de 35,3 MDT (+69,8%).

Les fonds propres se sont accrus au cours du premier semestre 2019 à 317,9 MDT, alors qu’ils n’étaient que 282,6 MDT au terme de 2018.

Pas moins de 400 millions de dinars sont, en effet, investis dans une vingtaine de projets (participations directes) et une quinzaine de Fonds Communs de Placement à Risque (FCPR) opérationnels (participations indirectes) finançant plus de 120 PME et permettant d’offrir plus de 10000 emplois. En plus de deux lignes de financement (une ligne Mezzanine de la Banque Mondiale pour financer les PME innovantes via des OCA et une ligne budgétaire pour les SICAR régionales pour financer les PME dans les zones de développement régional). Mais aussi, 9 Fonds Communs de Placement (FCP) actions, 11 entreprises cotées en bourse, en plus d’une contribution de 12% sur le marché obligataire tunisien.

A ces indicateurs financiers en nette croissance s’ajoute un rayonnement régional et international de la CDC. Citée en référence par les institutions financières (Banque Mondiale, BAD, etc.), la Caisse entreprend un rôle actif au sein des réseaux africains et méditerranéens des Caisses des Dépôts, nouant, entre autres, des relations de collaboration et partageant ainsi les expertises. Aussi, la CDC ne cesse d’établir des partenariats mutuellement utiles avec l’Agence Française de Développement (AFD, projet Enlien), la Cassa Depositi e Prestiti (CDP) et autres institutions soeurs.

Dr. Boutheina, il est établi que derrière chaque succès il y a une stratégie, et dit-on aussi derrière chaque stratégie, il y a un stratège. Quelle stratégie avez-vous mis en oeuvre qui soutienne votre feuille de route ou si l’on préfère, pour l’accomplissement de vos objectifs ?

La CDC a pour devise : « La CDC l’Investisseur … Investir autrement ». Investir autrement, n’est pas un simple slogan mais une vision et une stratégie qui a accompagné la Caisse depuis sa genèse, que nous avons essayé au fil du temps de la mettre en application selon une évolution rationnelle et bien réfléchie. Chaque étape entamée prépare celles qui vont suivre.

En effet, dès sa création, la doctrine d’investissement de la CDC a défini les orientations prioritaires axées sur le développement régional et l’appui aux PME porteuses de compétitivité et créatrices d’emplois, en appui aussi bien à l’initiative publique qu’à l’initiative privée. La CDC a notamment soutenu les technopoles et l’innovation. Aujourd’hui, la Caisse s’intéresse davantage aux grands projets structurants à caractère stratégique en appui aux politiques de l’Etat, notamment sous forme de Partenariat Public Privé (PPP). Loin d’être prétentieuse, l’avenir du PPP se conjugue avec la présence et l’implication de la CDC. D’ailleurs, le partenariat signé en septembre 2018, avec l’Instance Générale du PPP (IGPPP) a fait de ces deux institutions une paire qui rend concret ce mode d’investissement.

Dans notre stratégie (2018-2020), un intérêt particulier est porté à l’économie verte (Energie, Eau, Environnement, Forêt,…), l’infrastructure et le développement urbain. Ainsi, la CDC cherche particulièrement des projets bas carbone, de production d’énergies renouvelables, des solutions d’économie d’énergie ainsi que des entreprises de la transition écologique et énergétique. Une action d’accréditation du Green Climat Fund est en cours, ce qui permettra la mobilisation des fonds internationaux pour des projets verts. L’engagement environnemental et responsable de la CDC a ouvert d’autres horizons comme l’engagement RSE, d’ailleurs la CDC vient d’être labellisée RSE comme la première institution publique en Tunisie.

Dans cette même stratégie, un intérêt est également porté à l’économie numérique et digitale, axée sur l’innovation. La CDC est aujourd’hui un acteur majeur dans la mise en oeuvre d’un programme de développement des Startups, et ce dans, le cadre de la loi Startup Act Tunisia. Ce programme dénommé ANAVA est une initiative nationale pour impulser une dynamique de financement des Startups via plusieurs leviers, y compris la création d’un fonds de fonds pour l’innovation et les startups d’une taille de 200 millions d’euros, le premier closing de 100 millions d’euros est sur le point d’être clôturé. La CDC joue, ainsi, un rôle prépondérant dans le positionnement de la Tunisie comme hub régional pour les Startups.

Un autre volet de notre démarche stratégique concerne la dynamisation du Marché Financier. Cette démarche initiée prudemment les années précédentes a été préméditée puisqu’elle a eu le mérite de familiariser les acteurs du marché financier avec ce nouveau venu redoutable pour ceux qui ne le connaissent pas. Le comportement professionnel et prudent de la Caisse lui a donné le mérite d’être sollicitée par ces mêmes acteurs pour contribuer davantage dans le développement du marché et surtout de lancer de nouveaux produits, à l’instar des Basket Bonds ou des Green Bonds, que seul un acteur institutionnel averti orienté vers le long terme puisse porter de telles actions afin de réussir ces nouveaux produits que la Place en a fort besoin et de donner plus de profondeur au marché.

Sans trop s’attarder sur ce sujet, sinon on y passera des jours à expliquer le sens profond de toutes nos actions. Je résume, la CDC est un tiers de confiance qui se sert de l’effet démonstratif dans toute action entamée d’une manière stratégique afin de donner l’exemple, comme initiateur qui a pour rôle essentiel d’éclairer le chemin des autres investisseurs (particulièrement du secteur privé) encore hésitants.

Quelle est la Mission au juste de la CDC ? Quels sont ses moyens et ses instruments d’intervention ?

La CDC est un établissement public, créée en 2011 selon le décret-loi n°2011-85 du 13 septembre 2011, pour appuyer les politiques de l’Etat en termes d’investissement de long terme. Sa mission principale est la conservation et la fructification des ressources mises à sa disposition à travers des investissements au service de l’intérêt général et du développement économique et social du pays.

La CDC est appelée à investir en fonds propres (ou quasi fonds propres) prioritairement dans:

  • Les projets st ructurants et l’infrastructure
  • L’accompagnement et le soutien aux PME
  • La dynamisation du marché financier (essentiellement le marché secondaire).

La conjoncture et les moyens selon les périodes ont fait privilégier certaines actions par rapport à d’autres. Dans un premier temps et coïncidant avec les cinq premières années d’établissement de la Caisse, l’axe PME a pris les devants de la scène, passant d’une implication directe vers des participations indirectes en favorisant la souscription aux fonds d’investissement.

Ensuite et avec l’élaboration du plan de développement quinquennal (2016-2020), la CDC a mis à jour sa stratégie d’intervention en cohérence avec les axes de développement du pays. Appuyée par l’adoption d’un ensemble de textes juridiques, à l’instar de la loi sur l’investissement (n° 2016-71), la loi sur les contrats PPP (n° 2015-49), la loi sur les énergies renouvelables (n° 2015-12), la loi Startup Act (n°2018-20) et la loi transversale (n°2019-47), le champ de développement de la CDC est devenu plus important lui permettant de jouer son rôle d’investisseur public de long terme.

Actuellement, les financements des grands projets et le soutien aux transitions majeures du pays (énergétique et numérique) occupent la première place des préoccupations de la Caisse. Depuis quelques mois, le marché financier rebondit aussi et demande qu’on lui prête plus d’attention.

La CDC un fonds de fonds. Ce qui signifie que vous êtes sollicités par des fonds d’investissement qui interviennent dans plusieurs secteurs d’activité. Quels sont vos rapports avec ces fonds ? Votre intervention estelle conditionnée ? Quels sont les critères d’intervention ?

La CDC soutient la création et le développement des PME tunisiennes afin de contribuer au développement régional, à la création des nouveaux emplois, à l’ouverture à l’international et à l’innovation, et ce en recourant au financement via des Fonds Communs de Placement à Risque (FCPR).

En fait, l’intervention de la CDC se fait dans un double objectif de : (1) contribuer au développement du marché du capital investissement en Tunisie à travers la facilitation de la levée de fonds et (2) faciliter l’accès au financement des PME en diversifiant les produits de financement. Aujourd’hui, la CDC devient très sollicitée et représente un axe pivot dans l’écosystème du capital investissement en Tunisie. Dotée de ressources ou capable de mobiliser des ressources de financement sur le long terme, la CDC a contribué à la création/souscription dans plusieurs fonds d’investissement dédiés à la mobilisation active de ressources au profit des PME, démontrant ainsi son fort engagement dans le développement de l’activité du ‘’Private Equity’’ par le rôle qu’elle assure en tant qu’investisseur indirect.

La CDC a pris participation dans plus de 23 fonds dont 18 sont actuellement actifs pour un montant de 203 MDT investi, qui peuvent être regroupés en quatre familles : les fonds initiés par la CDC et dédiés au développement régional (FDR I, FDR II et CDC Croissance 1), les fonds généralistes (Swing, Phenicia Fund, Max Espoir, Maxula Croissance, Maxula Jasmin, Amen Capital 3, Azimuts, Inma Holding), les fonds spécialisés (Tunisian Aquaculture Fund, Capitalease 2) et les fonds bilatéraux (Theemar, Fonds de Co-localisation Franco Tunisien, Africamen).

Actuellement, notre action est devenue plus ciblée et va de pair avec les objectifs inscrits au plan quinquennal, nous visons davantage des fonds spécialisés, d’innovation, d’infrastructure, d’énergies renouvelables, …

Enfin, la souscription de la Caisse dans des fonds suit une procédure de due diligence, souvent conditionnée par la présence de facteurs de risques prédéterminés et larges, afin de s’assurer de la pertinence de notre intervention. Ce qui nous a permis d’établir d’excellents rapports avec les sociétés de gestion des fonds qui font beaucoup d’efforts dans le contexte actuel de notre pays et que nous considérons nos partenaires !

Certains estiment, au vu des ressources dont vous disposez et comparativement aux autres CDC de par le monde qui sont aussi vos partenaires, êtes-vous sur des projets structurants qui puissent servir de modèle de développement ?

A cet égard, il est important de clarifier que le modèle des Caisses de Dépôts est un modèle particulier, il repose sur la transformation de ressources exigibles à vue en investissements de moyen et long terme, càd la constitution des fonds propres collectés durant une longue période permettant une prise des risques élevée par rapport à la moyenne acceptée sur le marché par d’autres bailleurs de fonds.

C’est le cas des anciennes Caisses françaises (créée en 1816), italienne (créée en 1850) et marocaine (créée en 1959) qui ont démarré par une étape de constitution des fonds propres sans pour autant pouvoir investir dans des projets structurants, et ce pour plus d’une vingtaine d’années ! Le modèle tunisien, à travers sa Caisse des Dépôts et Consignations, récemment créée en 2011, a tenu compte de cette réalité et l’a traduit à travers son texte de création.

Ainsi, les ressources auxquelles vous faites référence ne sont pas toutes embarquées sur l’investissement, plus que 90 % de ces ressources sont souscrites en bons de Trésor et le reste sont transformées en investissement.

La législation tunisienne diffère aussi des autres législations française et marocaine, le dépôt obligatoire des notaires n’existe pas en Tunisie, peut-être dans un prochain avenir d’où l’absence d’une activité bancaire liée à ce type de dépôts chez nos consoeurs.

En plus, la CDC tunisienne est née relativement tard par rapport aux autres Caisses et les besoins de leurs époques de création sont très différents de ceux d’aujourd’hui liés essentiellement à l’innovation, au secteur de l’énergie, à l’infrastructure, …

Ces différences ont poussé la CDC tunisienne à adopter une ligne de conduite qui diffère des autres Caisses et qui sert actuellement comme modèle d’inspiration pour les autres Caisses africaines nouvellement créées.

La deuxième précision porte sur les projets structurants, et je vais vous étonner en vous disant que la Caisse est presque présente dans tous les grands projets du pays qui sont à des différents stades de maturité. Un grand projet prend entre quatre et cinq ans pour être prêt pour une exposition sur le marché. Nous y travaillons avec les différents partenaires dans tous les secteurs confondus.

Quelle sont vos perspectives d’avenir ?

Mener la Tunisie vers de nouveaux Horizons à la hauteur des attentes afin de promouvoir un développement économique et social !

Interview réalisée par H.M.

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