Liban : soulèvement sans précédent contre « la démocratie consensuelle »

Liban
Photo d'archives

Les manifestations au Liban se poursuivaient dimanche 20 octobre pour la quatrième journée consécutive. Elles étaient d’une plus grande ampleur et concernaient pratiquement toutes les villes et tous les villages du pays.

Dans une tentative désespérée de calmer la rue enflammée, le chef du gouvernement Saad Hariri donne 72 heures aux membres de son gouvernement pour avaliser ces réformes. Sinon il aura « des choses à dire ». Une menace claire de dévoiler les identités des responsables des obstructions. Depuis des années, elles empêchent toute réforme sérieuse pour sortir le Liban de la crise.

Mais le Liban a-t-il jamais vécu normalement sans crise? Après quinze années de guerre civile atroce (1975-1990), les différentes composantes politiques et confessionnelles libanaises s’étaient résolues à s’asseoir autour d’une table; pour signer les accords de Taef, le 22 octobre 1989.

On peut donc dire que le système politique contre lequel se révoltent aujourd’hui les Libanais est âgé de trente ans exactement. Ce système peut se résumer en deux mots: « démocratie consensuelle ».

Alors cela veut dire quoi une démocratie consensuelle? Cela veut dire que les Libanais votent en toute liberté et rentrent chez eux. Qui gouverne? Sur quelle base? En fonction de quel programme? Les réponses à ces questions ne sont pas données par les urnes. Mais par les tractations, les bras de fer, les marchandages et les manœuvres. S’y s’adonnent les composantes politiques et confessionnelles après chaque élection pour le partage du gâteau gouvernemental.

Un instrument pour régner, dominer et s’enrichir

Car, pour la classe politique, rejetée en bloc aujourd’hui par le peuple libanais, le gouvernement est moins une structure de gestion de la chose publique pour le bien général qu’un butin de guerre. Et l’élite politique l’instrumentalise pour régner, dominer et s’enrichir.

A cet égard, les résultats de trente ans de « démocratie consensuelle » sont visibles à l’œil nu. Un pays de sept millions d’habitants croule sous une dette faramineuse de 100 milliards de dollars. Les infrastructures sont dans un état catastrophique. Les coupures d’électricité et de gaz sont la règle. L’industrie est quasi-inexistante. L’agriculture est boiteuse. Le chômage frappe le quart de la population en âge de travailler. Avec un appauvrissement excessif de l’écrasante majorité et l’enrichissement indécent d’une infime minorité etc.

Car une dette de 100 milliards de dollars pour une population de sept millions de personnes. Cela revient à un endettement par tête d’habitant de 14.285 dollars! Des sommes faramineuses qui, si elles étaient gérées par une élite honnête et compétente, auraient transformé le Liban en un pays riche et prospère.

Liban : élite carnassière et corrompue

Le peuple libanais est si lourdement endetté. Et, dans le même temps, il souffre d’infrastructures déglinguées, du chômage et des privations multiformes.

Cela veut dire que les sommes faramineuses empruntées en son nom ont été détournées par cette élite au pouvoir, carnassière et corrompue.

Cela veut dire que dans le cadre de la « démocratie consensuelle », aucun gouvernement ne peut être mis en place si les composantes politiques et confessionnelles n’obtiennent pas la part du gâteau qui satisfasse leur voracité.

De ce fait, toute réforme sérieuse, tout investissement massif, tout entretien et développement des infrastructures disloquées sont systématiquement bloqués. Car ils réduisent la part du gâteau qui revient aux partenaires de la « démocratie consensuelle ».

On comprend donc très parfaitement l’ultimatum de 72 heures adressé par Saad Hariri à ses partenaires au gouvernement de « débloquer les réformes ou de se préparer au grand déballage »…

S’il est capable de se livrer à un grand déballage, pourquoi Hariri a-t-il attendu que tout le peuple se soulève pour en menacer ses partenaires ? Cela fait de longues années qu’il est chef de gouvernement. Et cela fait de longues années qu’il le premier responsable de la gestion des affaires de l’Etat au Liban. Le peuple libanais a donc raison de le tenir pour principal responsable de la crise sans précédent depuis l’indépendance, et de rejeter son ultimatum.

Depuis l’indépendance, le peuple libanais n’a jamais été aussi unifié que pendant les manifestations de ce mois d’octobre 2019. Les manifestants, toutes confessions, tendances et couches sociales confondues, ont défilé côte-à-côte. Objectif: réclamer le départ de la classe politique corrompue qui s’est enrichie en appauvrissant le pays et en l’endettant lourdement.

Tous doivent partir, d’accord, et après?

Chrétiens maronites, Musulmans sunnites et chiites, Druzes, Libanais de gauche, de droite et de centre, femmes voilées et jeunes filles cheveux au vent, bref tout le peuple libanais s’est soulevé pour réclamer le départ de toute la classe politique.

Mais dans leur fureur, les Libanais ne semblent pas en mesure de se poser la principale question : tous doivent partir, d’accord, et après? Par quoi remplir le vide politique qui se créerait ? Certains appellent l’armée à prendre les choses en main et de faire le ménage dans les écuries d’Augias. Mais ce sont là des idées suscitées par la colère qui, comme tout le monde sait, est mauvaise conseillère.

La solution immédiate est d’accroître la pression et de maintenir la classe politique dans un état de panique. Cette solution l’obligerait non seulement à ne plus voler, mais à rendre aux caisses de l’Etat les sommes faramineuses déjà volées.

La solution radicale ne consiste pas à renverser le pouvoir et à ouvrir le pays à l’anarchie, mais à réformer le système politique libanais. Cela veut dire renoncer définitivement au partage du pouvoir sur des bases confessionnelles et barrer définitivement la route aux tractations, manœuvres et marchandages de la « démocratie consensuelle » qui a amené le Liban au bord du gouffre.

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