Tunisie : le thème de la corruption au cœur des élections

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L’idéologue en chef d’Ennahdha, Rached Ghannouchi, appelle à « faire barrage à la corruption », lors des législatives du 06 octobre. Une déclaration qui vise de manière à peine voilée l’homme d’affaires Nabil Karoui. Ce dernier est poursuivi pour blanchiment d’argent et qualifié pour le second tour de la présidentielle.

Du reste, le parti « islamo-conservateur » appelle à voter pour l’autre « finaliste », l’austère Kaïs Saïed. M. Saïed se rêve notamment en la figure de l’Incorruptible, tel un Robespierre des temps tunisiens modernes. Pourquoi pas? Reste que la lutte contre la corruption en Tunisie ne dépend pas de la volonté d’un seul homme. Même placé au sommet de l’Etat. Le fléau est endémique et systémique. Il plonge ses racines dans la société elle-même …

La révolution contre ce phénomène

Le phénomène de la corruption est multiforme, difficile à saisir. La corruption, l’argent sale est une notion aussi bien parlante que mal définie. Si l’on comprend aisément de quoi il s’agit, arriver à poser un cadre, à définir est en revanche plus complexe. Alors que certains font entrer dans cette catégorie tout flux d’argent issu d’activités illégales et immorales. D’autres nuancent en ne prenant en considération que les activités illégales. Or « l’argent sale » issu d’activités répréhensibles se nourrit de tout un ensemble d’activités légales. En tête desquelles se trouve, par exemple, l’optimisation fiscale.

Si le mot fait débat, la chose est bien présente dans l’imaginaire et la réalité sociale. La dénonciation de la  « corruption » a été l’une des sources/forces motrices des soulèvements populaires. Ces derniers qui ont traversé le monde arabe contre des régimes discrédités par la captation, l’appropriation ou la patrimonialisation du pouvoir politique et économique, par des clans d’essence familiale…

Une corruption structurelle synonyme déjà de mauvaise gouvernance sur les plans politique et administratif. Et de frein au développement économique et social de sociétés arabes. Ce système décadent mêlant corruption et prédation pesait sur la croissance économique. Notamment en jouant un rôle de repoussoir vis-à-vis des investisseurs endogènes et étrangers. Et faisant obstacle à toute répartition efficace des richesses.

En Tunisie, la chute des clans « Ben Ali-Trabelsi » n’a pas signé la fin de la corruption. Malgré les discours officiels et quelques actions notables, les intérêts concernés ont su profiter de l’anémie de l’État et de l’instabilité. Et ce, pour reproduire et conforter leurs pratiques, y compris via l’intégration de la nouvelle classe politique. C’est ainsi que le phénomène perdure dans les marchés publics, dans l’accès à la fonction publique, pour les autorisations administratives.

Ainsi, les derniers classements de l’ONG anti-corruption Transparency International se suivent et se ressemblent. La Tunisie est toujours aussi mal notée en matière de perception de la corruption. La situation ne s’est pas améliorée depuis la chute de Ben Ali, loin s’en faut. Il s’agit là de l’une des causes profondes du désenchantement démocratique du peuple tunisien.

La démocratie et ce fléau

Les fondements axiologiques et l’idéal politique et moral qui animent la Seconde République auraient dû la préserver du fléau de la corruption. Or nul régime n’est immunisé « par nature » contre un mal inhérent à toute société humaine. Non seulement le phénomène est inhérent à toute forme politique d’exercice du pouvoir, mais les actes de déviance/transgression et de délinquance des responsables politiques constituent une menace pour toute République démocratique.

Certes, le phénomène de « corruption » n’est propre ni au régime actuel, ni à la Tunisie. Il n’en exprime pas moins un symptôme majeur de la crise de notre République démocratique. Selon Montesquieu, « il ne faut pas beaucoup de probité pour qu’un gouvernement monarchique ou un gouvernement despotique se maintiennent ou se soutiennent. La force des lois dans l’un, le bras du prince toujours levé dans l’autre, règlent ou contiennent tout. Mais, dans un Etat populaire, il faut un ressort de plus, qui est la vertu ». Dans cet extrait célèbre de L’Esprit des lois, la vertu est définie comme l’amour des lois et de la patrie, qui exige une préférence continuelle de l’intérêt public au sien propre. C’est ce principe qui fait tenir l’Etat populaire, c’est-à-dire le gouvernement où le peuple en corps a la souveraine puissance, à savoir la démocratie. Montesquieu l’avait donc établie dès 1748. La démocratie comme « espèce de gouvernement » ne peut tenir que si ceux qui en ont la charge mettent l’intérêt public au-dessus des intérêts particuliers. Rappel saisissant, parce que Montesquieu indique en substance qu’un régime politique (la démocratie) ne peut exister que si son gouvernement respecte au fond une obligation morale, la vertu.

Sans cette exigence morale, la corruption continuera de gangrener la classe politique et la société elle-même. Si la question de l’éthique concerne tant les responsables publics et économiques, que les simples citoyens, l’adage dit bien que « l’exemple vient d’en haut ».

 

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