Elections 2019 : le dilemme du prisonnier

élections 2019
photo: Skool.ch

Le dilemme du prisonnier est l’exemple le plus connu de la théorie des jeux. Nous y sommes, avec cette pantalonnade électorale ! Elections obligent.

Admettons que deux individus soient appréhendés, élus au premier tour des élections présidentielles. Parce qu’on leur impute des faits sérieux, prétendre présider toute la République; mais sans justifications suffisantes sur leurs intentions.

Ils sont placés dans deux endroits différents. L‘un dans une cellule au sens vrai du terme et l’autre dans une bulle qui l’isole du cadre général. Ils n’ont donc pas la possibilité de s’exprimer. On essaie alors de les faire parler, par tous les moyens (médias, émissaires, avocat, réseaux sociaux…). En promettant que l’on tiendra compte de leur collaboration.

S’ils parlent tous les deux, ils s’en sortiront avec des circonstances atténuantes. L’un sera élu, l’autre partira en vacances. Si l’un se confesse tandis que l’autre s’obstine à se taire, le premier s’en sortira à bon compte; alors que l’autre écopera du maximum: cinq ans au palais de Carthage.

On comprend bien que la meilleure possibilité pour nos deux prisonniers et leurs gardiens serait de rester silencieux, chacun pour ses propres raisons. Ils nous éviteraient ainsi de violents maux de tête. Et gardons, par lassitude, le joker du Rami, le président de la République par intérim pour les cinq prochaines années !

Chaque candidat a intérêt à rester silencieux

On peut s’interroger, sur la part que pourrait encore avoir l’humour et la dérision chez les Tunisiens. Afin de conserver ne fût-ce qu’une infime parcelle d’estime de soi, dans cette chienlit qui perdure.

Le « tanbir » tunisien (mélange de sarcasme et de critique acerbe) demeure un dérivatif national très prisé. Il assure un renversement symbolique et temporaire de l’ordre politique. Car il possède des vertus révolutionnaires indéniables. Il est à sa manière un outil de lutte contre les angoisses générées par l’absence ou l’ébranlement des références.

Ces références qui représentent les fondements de la République sont malmenées brutalement depuis des années. A la lecture des résultats du premier tour des élections présidentielles, on aperçoit un sous-produit distordu de l’anarchie qui flotte en surface. Comme un reliquat dégurgité des cloaques de l’Histoire.

De petites cervelles formatées en mal d’utopies veulent s’attaquer à tous les pouvoirs quels qu’ils soient, y compris à l’État. Leurs recettes simplistes mèneraient, on s’en doute, à un effondrement total. Sous la forme d’un nouveau type de tyrannie à saveur islamo-réactionnaire.

Pourvu que l’Etat et la République ne soient pas enterrés

Pendant ce temps, se déroulent des élections présidentielles cahoteuses et des enterrements qui se suivent et ne se ressemblent pas. Un chef d’État qui a pris ses distances avec notre univers; son épouse qui l’a rejoint; et l’ancien déchu qui passerait devant le tribunal de l’Histoire. Pourvu que l’État et la République ne soient pas aussi enterrés dans la lancée !

Le remugle qui s’exhale de cette pitoyable scène politique mitée, où s’agitent quelques marionnettes encore convaincues de leur utilité, nous asphyxie. Nous prive de toute espérance et préfigure de l’innommable à venir. Cette vacuité s’abandonne à une nouvelle étrangeté qui nous guette.

L’éventuelle accession au pouvoir suprême des « olibrius » nous pend au nez. Une forme de cauchemar éveillé dont les Tunisiens n’ont peut être pas encore mesuré l’ampleur des conséquences.

On voit immédiatement à quel genre d’absurdité mènerait une telle bouillie néo-archaïque indigeste d’inspiration antirépublicaine.

La horde de fier-à-bras qui encombre la toile prêche le tumulte et la sédition. Elle prône des pouvoirs locaux réfractaires pour affaiblir les fonctions vitales de l’État. Un État fragilisé de la sorte est une menace pour sa propre population. Bref, le leitmotiv agité en subliminal dans les entourages du nouveau gourou, le professeur Motus, proclame : « Détruisons tout et on verra bien ce qui arrivera après ». Attitude nihiliste de banditisme pseudo-révolutionnaire destinée à nous faire retomber dans un Etat pré-civil. Mais alors, que faire, dirait le vrai Vladimir Ilitch Lénine, qui doit se retourner dans son mausolée ?

Quels enseignements retirer du 1er tour de la présidentielle?

Il faut tout d’abord arriver à « digérer » les résultats renversants du premier tour. Doit-on s’accrocher au « ni-ni », ou faire barrage au désormais « oiseau rare » d’Ennahdha et de ses satellites. En votant à contrecœur pour le moins pire. Par devoir contre la chaos terminal qui achèvera ce que les islamistes et leurs auxiliaires ont commis depuis 2011 contre ce pays et son peuple? S’abstenir serait favoriser le candidat de la coalition islamo-réactionnaire.

La perplexité grandissante et quasi-généralisée devant le choix à faire pèse de plus en plus sur l’ensemble des décisions électorales et apparaît décisive dans l’explication de l’importance prise par l’abstention.

Qu’elle aboutisse au vote ou à l’abstention, la décision électorale des Tunisiens lors des élections présidentielles apparaît aujourd’hui soumise à des aléas. Ils sont de plus en plus difficiles à prévoir et à contrôler.

Toutefois, la généralisation éventuelle de l’abstention, avec un taux plus élevé qu’au premier tour des élections présidentielles, marquerait une vraie crise de la transition démocratique. Si elle ne marquerait pas son dénouement raté. Et pourrait mettre sérieusement en danger la légitimité-même du système représentatif dans sa forme actuelle.

Il faut savoir raison garder

Nous avons l’impression que les acteurs de l’oligarchie dirigeante prennent un malin plaisir à engager le pays dans une succession d’impasses, chaque fois plus problématiques, pour mieux assurer leur permanence aux commandes. Ils semblent incapables de tirer les leçons de ce qui vient de se passer, ou se gardent bien de le faire. Ils ne comprennent pas encore que leurs divisions sont une aubaine pour la coalition islamo-réactionnaire. Aussi bien pour le deuxième tour de la présidentielle que pour les législatives.

De nouveau, on ne peut qu’inviter les plus lucides parmi ceux qui prétendent à la gouvernance sans la coalition islamo-réactionnaire, à une réflexion sur des solutions alternatives efficaces. Pour s’extraire de ces impasses. Pour retrouver les raisons d’une espérance crédible en une vie démocratique authentique. Qui ouvrirait les perspectives à toutes les réformes multisectorielles indispensables. Et qui sauverait l’État et la République des agents annonciateurs de la « daechisation ».

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