Le deuxième tour n’aura pas lieu …

urnes élection présidentielle L'Economiste Maghrébin

Quelques minutes avant le naufrage…

Les « machines électorales » sont lâchées, les passions du « virage » et des « gradins » des néo-militants sont déchaînées, les promesses des candidats sont réchauffées, le peuple est rappelé à son devoir, à ce que certains politiciens considèrent comme étant sa raison d’être et d’exister : celui de voter.

Pourtant, comme pour les danseurs du Titanic enivrés par les rythmes de leur dernière valse, l’heure du naufrage est proche. Après le cirque des premières candidatures, le détricotage de l’État tunisien s’accélère sous les caméras des télévisions nationales et internationales et dans le brouhaha des questions faussement méchantes et vaguement préparées de journalistes qui se veulent faiseurs ou faussaires d’opinions.

Tout le monde se voit président. Chacun est certain de gagner les élections ou alors le droit de marchander une position ainsi que les hypothétiques voix de ses électeurs, au deuxième tour.

Pourtant, au lendemain du premier tour, la Tunisie risque de se réveiller avec la gueule de bois. La fête du « mariage électoral » se transformera en cauchemar qui marquera le passage d’une démocratie en construction, vers une « populocratie », ou encore une forme dérivée de populisme matinée de charité, d’islamisme, d’affairisme, de clientélisme et de feuilletons turcs, sans ambition, ni même projet collectif de fond.

Dans la théorie des jeux, le dilemme du prisonnier nous apprend que des acteurs parfaitement rationnels prennent des décisions sous-optimales pour eux-mêmes et surtout pour la collectivité. Individuellement très intelligents, ils produisent une sorte de bêtise collective dont ils auront à payer le prix.

La barque coulera par excès de sauveurs, de sauveteurs et de héros de la vingt-cinquième heure. Elle coulera également parce que certains pensent qu’ « ils » – sous-entendu les politiciens – sont tous les mêmes, et que nous n’avons plus qu’à choisir entre l’inaction et l’abstention.

Le coup de grâce sera donné à cause de l’arrogance de ceux qui pensent que le peuple de la révolution s’est transformé en un troupeau de moutons, l’incompétence de ceux qui confondent la politique avec de la communication et les programmes avec des slogans. Ceux qui disent vouloir sauver le pays, alors qu’ils sont incapables de s’élever au-dessus des petits calculs d’apothicaire pour ne serait-ce que sauver leur face.

La guerre des ego cache à peine l’absence de véritables projets et crée une nouvelle catégorie politique : celle des électeurs désemparés, piégés entre des formes sournoises de nihilisme politique et un trop-plein de vacarme médiatique.

Pendant ce temps, les sondes des sondeurs d’opinions désertent les profondeurs et ne font qu’écumer les intentions. En leur imposant une forme de discrétion dans leur propension à construire tout autant qu’à refléter les opinions, on a institué la course au coup d’éclat. Éclaireurs des pronostiqueurs, ces « sondeurs » distillent leurs classements et ne disent rien sur les véritables fractures qui traversent le pays ni sur les besoins des populations.

Les grands argentiers et autres hommes d’affaires peinent à calculer leurs risques. Ils ont misé sur des chevaux de course, de vrais étalons qu’ils espèrent reconnaissants. Tant pis pour les projets de société ou même pour ce qui pourrait faire réellement bouger les lignes politiques.

Alors que le pays a besoin d’union et de rassemblement mais également d’innovation et de changement, l’émiettement actuel des candidatures relève du « déjà-vu », d’une classe politique qui n’a pas appris de ses propres erreurs et qui s’obstine à désespérer le peuple. Plus que jamais nous avons besoin d’experts en action collective et en coopération plutôt qu’en communication et en petits arrangements.

À cause de candidats qui n’ont pas peur de faire de la figuration, qui n’ont pas pu se défaire de certains réflexes de marchands de tapis ou qui veulent tout et tout de suite, le désastre est à nos portes. C’est pour tout cela que le Cercle Kheireddine a lancé un appel solennel et urgent à tous les candidats de la mouvance démocratique et moderniste pour qu’ils se désistent au profit du candidat fédérateur le mieux placé, celui dont le patriotisme, la probité, l’expérience et la confiance qu’il suscite sont les plus reconnus.

Appel aux patriotes, appel au patriotisme

En date du 26 août 2019, le Cercle Kheireddine a lancé un appel solennel et urgent à tous les candidats de la mouvance démocratique et moderniste pour qu’ils « se désistent au profit du candidat fédérateur le mieux placé, celui dont le patriotisme, la probité, l’expérience et la confiance qu’il suscite sont les plus reconnues.

En plaçant l’intérêt supérieur de la Nation au-dessus de leurs ambitions personnelles, ces candidats pourront ainsi redonner confiance en la classe politique et espoir en notre pays.

En fait, le Cercle Kheireddine a fait là un appel au patriotisme. Il ne s’agit pas d’un simple appel aux candidats à se retirer avant la fin de la semaine, il s’agit d’un appel pour sauver le pays d’une grave dérive politique qui risque de se concrétiser.

Certains candidats qui savent qu’ils n’ont aucune chance d’être au second tour, s’obstinent et font des calculs sordides. Ils se disent: « Je vais rester dans la course pour négocier et peser en « orientant » mes voix dans le second tour ». Ce qu’ils font est criminel. Si rien ne change très rapidement, le second tour ne sera pas une deuxième chance pour un candidat moderniste, mais la fin du rêve démocratique de tout un pays.

Après l’affaire Karoui au second tour nous risquons d’avoir un séisme politique et il n’y aura plus à choisir qu’entre la peste et le choléra, ou bien, comme diraient nos vieux sages, entre « moussa el haj » et « el haj moussa ». Jamais nous n’oublierons les véritables responsables de cette situation qui signifiera, tout simplement, que la parenthèse démocratique tunisienne s’est refermée. S’il y a des patriotes dans ce pays, ils doivent le prouver maintenant et se retirer au profit d’un candidat fédérateur, qui pourra rassembler les Tunisiens et leur éviter le pire !

Le désistement et le ralliement de certains candidats n’assurera certainement pas un report systématique des voix des électeurs. En fait, cette action relèvera plus de la symbolique politique que des mathématiques électorales. La symbolique d’une priorité donnée à l’intérêt supérieur de la nation, plutôt qu’aux calculs sordides des communicateurs et autres managers des impressions.

Quelques pistes pour sortir du dilemme du prisonnier

Sortir du dilemme du prisonnier passe généralement par trois options : soit répéter le « jeu » de façon à apprendre, à développer des valeurs, des habitudes et des traditions de décisions altruistes plutôt qu’égoïstes ; soit communiquer afin de construire une forme d’intelligence collective soit enfin, imposer la décision par une force extérieure au système des joueurs/prisonniers.

S’agissant des prochaines élections, il nous semble que la piste de la communication, de la discussion et de la négociation s’impose. Celle-ci pourrait prendre en compte trois principaux facteurs :

  • Les moyens mobilisés et mobilisables par chaque partenaire potentiel, ce qui suppose non pas tant un marchandage de la part des candidats sur ce qu’ils peuvent recevoir en retour, qu’une confiance dans les promesses données.
  • Les sondages d’opinion, ce qui suppose que ceux-ci soient unanimement acceptés et qu’ils ne soient pas entachés par des intérêts personnels.
  • Les évaluations objectives, détachées et critiques du bilan de la classe politique actuelle, des compétences et de l’expérience des uns et des autres et des besoins réels du pays. La société civile et les centres indépendants de réflexion pourraient ici jouer un rôle.

En tout état de cause, ces « communications » et ces « négociations » devront prendre en compte deux niveaux de complexité :

  • Tout d’abord la complexité des interactions entre les actions et décisions du leadership des partis, ceux de leurs militants et sympathisants et ceux de la famille politique à laquelle ils appartiennent. Les militants et les sympathisants sont rarement – et de moins en moins – des sujets disciplinés et obéissants. Les choix d’un candidat ne sont pas systématiquement traduits en voix pour ou contre un autre candidat ou une autre mouvance. Dans certains cas, le retrait d’un candidat peut nuire à son parti mais favoriser sa famille politique. Dans d’autres cas, ce même retrait peut être interprété comme signe de confiance envers ce parti. Bref, plusieurs configurations d’interactions et d’influences mutuelles peuvent se présenter et il est important de définir les priorités (faire élire un dirigeant, consolider un parti ou faire gagner une famille politique) ainsi que les modalités d’actions. Un parti peut jouer sa survie s’il ne sait pas convaincre ses militants ou s’il s’isole au sein de sa famille politique.
  • Ensuite, la complexité découlant de l’influence du premier tour des présidentielles sur les législatives et de l’influence des législatives sur le deuxième tour des présidentielles. Certains candidats veulent se maintenir aux élections présidentielles, juste pour pouvoir porter le discours de leur parti aux législatives. Le risque est qu’en cas de défaite au premier tour de la présidentielle, ils deviennent un obstacle à l’accès de leur parti au Parlement et perdent la légitimité nécessaire pour être écoutés et reporter les voix de leurs électeurs. D’autre part, la victoire d’un candidat au premier tour peut servir à mobiliser les troupes de son parti (si celles-ci ont encore une marge de progression), comme elle peut servir à mobiliser les troupes du camp opposé qui se sentiront menacées par cette première victoire.

Dans ces négociations pour se désister en faveur du candidat le plus fédérateur, les acteurs devraient également considérer que :

  • Il ne s’agit pas seulement de se désister pour un candidat, mais pour une solution globale (un pacte ?) de gouvernement reposant sur des mécanismes négociés de gouvernance. Au vu de l’émiettement actuel de l’échiquier politique, il est presque certain qu’aucun parti ne pourra tout seul gouverner le pays. Le régime parlementaire ou semi-parlementaire, doublé d’un exécutif à deux têtes et d’un champ politique aussi émietté que l’est le champ tunisien, n’a de chances de trouver un certain équilibre et une certaine stabilité que si le Président arrive à se mettre de façon crédible « au-dessus » du « système » pour veiller sur la bonne marche des institutions et n’intervenir qu’en tant qu’arbitre, régulateur et « médiateur ».
  • Les élections ne sont qu’un moment – certes important – de la vie politique des candidats et de l’évolution des institutions en général. Le court-termisme devrait céder le pas à une vision globale de l’évolution du pays, des équilibres politiques et des institutions en général. Certains candidats sont encore jeunes, ils seront certainement les catalyseurs de la vie politique pour encore plusieurs années. A condition de savoir ne pas se consumer trop rapidement.

La dynamique des retraits en faveur d’un candidat et de négociation d’un pacte de gouvernement exige beaucoup de transparence et une bonne communication afin de gagner la confiance des électeurs. Il s’agira, dans un premier temps, de constituer un noyau (sous forme de tandem ou de troïka) qui avancera dans la coordination de ses actions. Une fois ce premier « train » parti, les autres mouvements politiques ressentiront le risque d’être marginalisés et seront plus convaincus de l’intérêt de participer. Pour peu que les règles du jeu soient clairement mises en place et respectées, les participants pourront jouir des synergies liées à leurs actions.

Enfin, des intermédiaires et des garants de l’élaboration et de l’exécution du pacte de gouvernement peuvent être associés. Certaines personnalités politiques qui auraient pu elles aussi être dans la course mais qui ont su faire le bon choix patriotique, nous semblent pouvoir jouer un rôle important. De même, des organisations de la société civile peuvent également faciliter les rapprochements et « modérer » les discussions.

En l’état actuel de l’échiquier politique tunisien et du camp des républicains, il nous semble que le professeur A. Zbidi, A. Moussi, Y. Brahim, S. Elloumi, S. Aïdi, N. Jelloul, O. Terras, M. Marzouk, M. Rahoui et d’autres doivent rapidement se mettre autour d’une table de la dernière chance. M. Jomaa, M. Abbou, et même Y. Chahed et N. Karoui pourront, s’ils le désirent sincèrement, se joindre à cette famille qui restera ouverte à tous ceux qui s’y identifient.

En tout état de cause, si les ego ne cèdent pas rapidement la place au courage politique et à l’amour sincère et désintéressé de la patrie, il n’y aura pas de vrai deuxième tour et chacun pourra tirer ses propres conclusions à propos de l’ensemble de cette classe politique.

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