Entre orateurs et discoureurs

orateur discrous
Un bon communicant fera en sorte que le message circule, qu'il soit compris et garantisse l'adhésion du public ciblé.

« Il était tout sauf un discoureur ou même un phraseur, dans un monde qui semble n’être fait que de discoureurs et de phraseurs ». Thomas Bernhard (écrivain et dramaturge autrichien)

L’Instance Supérieure Indépendante des Elections (ISIE) a fixé, les dates du 31 août 2019 à l’étranger et le 2 septembre 2019 en Tunisie, pour le démarrage de la campagne électorale.

Pourtant, une campagne clandestine se déroule déjà sous plusieurs formes, et pas des plus respectueuses de la bienséance et des règles élémentaires de la politesse ! Il ne semble pas qu’un débat serein et sans turpitudes s’annonce pour les prochaines semaines. Cela en dit long sur la moralité de quelques postulants et leurs zélateurs appointés.

Il y a même un enregistrement qui a fuité et qui se retransmet sur les réseaux sociaux, attribué à un candidat « philanthrope » incitant ses employés, dans un langage de charretier, à commettre des actes condamnables par la loi !

Tous les coups sont ainsi permis pour éreinter le compétiteur rival. Quand les fureteurs opiniâtres ne trouvent pas de raisons valables pour casser l’image d’un concurrent, ils se rabattent sur la déclaration de candidature à un point de presse qui n’a pas été, il faut le reconnaitre, un exemple irréprochable en matière de communication. Faut-il souligner qu’il n’est pas le seul dans ce cas ?

Le candidat en question est de surcroît parasité par l’intrusion d’une réplique grotesque de « man in black » sortie de nulle part, qui s’était agité sans cesse derrière son dos. Les souffleurs se bousculaient autour de lui, épiant un éventuel trou de mémoire pour susurrer un mot qui viendrait au secours de l’orateur tâtonnant. Le message perd ainsi de sa substance primordiale au milieu de toutes ces interférences, nonobstant la valeur intrinsèque du postulant. Conclusion de ses détracteurs : « l’homme ne sait pas communiquer et n’est pas un orateur accompli » !

C’est que nos « chicaneurs auxiliaires» son très pointilleux quant à la maîtrise des arts du discours, l’actio oratoria ! Mais leurs chicanes sont étonnement sélectives, puisqu’ils négligent tant de discoureurs et de phraseurs qui ne possèdent aucun des moyens de l’art oratoire, pas même celui de la persuasion ni même aucun agrément qui puisse faire passer la sécheresse de leurs propos dans un bruit aigre, ou saccadé, ou rébarbatif, qui écorche les oreilles.

La monotonie que dégage les borborygmes de certains d’entre eux donne au corps et à la voix un caractère automate, à travers un discours vide de sens, d’idées. Ils n’ont absolument rien de substantiel que leur interminable longueur dans le genre tragi-comico-polyglote.

D’autres éructent un verbiage ampoulé et assez soporifique… Encore faut-il que ces bateleurs plus ou moins adroits, ces seconds couteaux plus ou moins inspirés aient quelque chose à dire et être porté par une conviction.

En fait, beaucoup d’entre nous se souviennent des grands orateurs qui s’étaient distingués au cours de la lutte pour l’indépendance, puis quelques uns de la génération suivante qui tranchaient sur la multitude sans talent.

Les plus illustres avaient à leur tête le Zaïm Habib Bourguiba qui maîtrisait si admirablement les règles du code de l’action oratoire. Il y mettait les formes et n’oubliait pas le fond.

C’était un pédagogue qui touchait au plus juste son public par les gestes, la voix, son éloquence variait les volumes sonores, le rythme et il vivait son discours avec son cœur et ses tripes, transmettant avec force ses sentiments et son message.

Sa parole est « portée » et son regard intrusif allait cueillir l’intérêt ou l’approbation de l’assistance et vérifier que son propos est compris.

Parmi ses compagnons, qui étaient des tribuns sans égal et qui savaient réveiller l’attention de toute une assemblée par l’éclat de leur voix et par des expressions si pleines de naturel sur lequel reflétaient le feu du génie, on peut citer notamment Ali Belhouane. Il excellait dans une langue arabe affinée.

Salah Ben Youssef, Azouz Rebai, Mongi Slim, le peloton de tête des champions de l’éloquence politique pour convaincre, émouvoir et séduire…

Puis vint la génération suivante, à cheval sur deux époques, particulièrement avec Ahmed Ben Salah et Mohamed Mzali qui sortaient du lot par la maîtrise de la langue, la spontanéité et la fluidité de l’expression, une force liée à des convictions chevillées au corps.

Cependant, il convient de souligner qu’à chaque époque ses exigences. La situation dans laquelle se trouve actuellement la Tunisie, ne met pas l’art oratoire de Démosthène parmi les vertus prioritaires requises chez un candidat aux élections présidentielles.

La priorité absolue irait plutôt vers une probité attestée de la personne à élire, à la lumière d’un parcours sans tache qui peut forcer le respect, une volonté affirmée de se consacrer entièrement au service public et d’incarner convenablement l’autorité de l’État, d’être infiniment éprise de justice et de liberté, d’avoir une constance clairvoyante et déterminée dans ses positions, d’être garante de l’indépendance nationale et de l’intégrité du territoire, de faire preuve de pondération dans son comportement, d’avoir une connaissance suffisante des rouages de l’État, de faire preuve de transparence, d’être décisionnaire, d’imprimer le mouvement avec une envie de faire bouger les choses et de s’entourer de peu de collaborateurs expérimentés et différents pour lui donner une vision complémentaire.

En résumé, cette personne doit inspirer la confiance et dégager de la sérénité dans une période combien confuse et délicate.

Mais, d’un autre point de vue, il se confirme de plus en plus qu’on est passé de l’ère de l’orateur traditionnel à l’habile communicant. Un orateur peut s’exprimer de manière unilatérale, électriser les foules et repartir. Un bon communicant fera en sorte que le message circule, qu’il soit compris et garantisse l’adhésion du public ciblé.

La sagesse dicte donc de tirer une leçon de la moindre petite erreur de communication, en activant plusieurs mécanismes dont la persuasion directe pour modifier une croyance chez les interlocuteurs, en opérant un recadrage vers une interprétation juste de son intervention pour atteindre les effets d’amorçage afin de s’ajuster aux critères d’appréciation du public concerné.

Quoi qu’il en soit, l’enjeu actuel est de maintenir un équilibre fragile de la communication politique démocratique, qui ne peut jamais être livrée sans dégâts au seul cynisme manipulateur, succombant à une dangereuse propagande à la Goebbels.

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