L’entreprise tunisienne face au chaos mondial et régional

Sans anticipation des enjeux et mutations géopolitiques, toute entreprise hypothèque son avenir, sa compétitivité, ses performances, voire sa survie par une dilution de l’action dans la gestion quotidienne et la tyrannie du présent.

Crise politique se conjuguant à une crise économique et sociale inédite dans l’histoire de la Tunisie, exacerbation des tensions sociales sur fond de baisse significative du pouvoir d’achat, montée en puissance de logiques tribales, claniques et locales marquant une distanciation de plus en plus prononcée entre le peuple profond et les élites induisant une rupture de confiance envers l’Etat et ses institutions, jeunesse désœuvrée en perte de repères sur fond de délitement du secteur éducatif, pressions accrues exercées par les bailleurs de fonds internationaux, manque de visibilité et de stabilité institutionnelle, émiettement et recomposition de la scène politique marquée par des luttes intestines avec focalisation sur les élections d’octobre 2019 au détriment de la sortie de crise du pays, absence d’une vision claire, globale, inclusive et en mesure de fédérer l’ensemble des forces vives du pays autour d’un avenir partagé, risque sécuritaire incarné notamment par le terrorisme et le crime organisé transnational, poids de l’économie informelle et évolution dans un voisinage stratégique tourmenté, hostile et en profonde recomposition constituent autant d’éléments d’incertitude et de volatilité devant interpeller les chefs d’entreprises et les décideurs tunisiens. Plus que jamais, stratégie, prospective, vision combinant les impératifs du court et du moyen terme doivent guider la gouvernance et les politiques publiques. Pourtant, qui se préoccupe de l’avenir, de la prise en compte de la dimension du futur dans le processus de prise de décision ? Personne ou si peu, tant nos décideurs sont prisonniers de la tyrannie du présent.

Un monde en profonde reconfiguration

Le monde est caractérisé par une nouvelle fluidité bousculant l’ensemble des repères traditionnels. Emergence de pôles de puissance aspirant à relativiser l’empreinte géopolitique américaine, retour des logiques de puissance sur fond d’exacerbation des rivalités entre Etats, fragmentation de l’Occident, retour remarqué de la Russie au Moyen-Orient, en Méditerranée, au Maghreb et plus globalement en Afrique, affirmation de la puissance chinoise dans son voisinage et au-delà, notamment via le projet des routes de la Soie (Belt and Road Initiative) appelé à reconfigurer les équilibres géopolitiques et géoéconomiques, y compris dans notre région, menace terroriste et crime organisé transnational aboutissant à l’hybridation des menaces, retour en force de l’identitaire et du religieux, révolution numérique et digitale, surprises et ruptures stratégiques, cybermenace et cybercriminalité, chocs économiques et financiers, chocs migratoires, bouleversements climatiques, etc. constituent autant de facteurs marquant la fin d’un monde et l’accélération de l’histoire. Nous assistons à une véritable dérégulation stratégique du monde, d’un monde fragmenté, brisé et chaotique vecteur de tensions et de menaces accrues mais également d’opportunités qu’il convient d’être en mesure de saisir avant le concurrent. L’Agilité et l’intelligence des situations constituent les nouveaux paradigmes du management stratégique et confèrent des avantages concurrentiels décisifs.

Le Brexit dont l’issue n’est pas encore définie, la politique menée par le Président Donald Trump aux Etats-Unis et à l’échelle planétaire bouleversant les repères traditionnels et mettant à rude épreuve les amortisseurs de chocs, la montée des extrêmes droites, le retour en force des peuples profonds et de l’identitaire interpellant les systèmes profonds les gouvernant, etc. révèlent une nouvelle tectonique des plaques et une remise en cause du modèle dominant : la mondialisation. Les dirigeants se retrouvent sommés de prendre parti pour les peuples profonds contre les systèmes qui transgressaient leurs intérêts. Cette dynamique géopolitique de fond participe à l’explication du phénomène des « gilets jaunes » en France et à la révolte du peuple algérien réclamant non plus simplement le départ du président Bouteflika mais le démantèlement de l’ensemble du système algérien hérité de la guerre de libération et l’avènement d’une seconde République. L’individu, dilué et ayant perdu ses repères, aspire à retrouver les fondements de son identité : il interpelle ses dirigeants afin d’être entendu et de participer au processus décisionnel au risque de « renverser la table ». Le rejet de « l’Autre » n’est que la manifestation de la résurgence de cette quête. Certains analystes internationaux, à l’instar de Abdelmalek Alaoui, n’hésitent pas à mentionner le risque de « guerre civile mondiale » dopé par les nouvelles technologies de l’information[1]. Dans ce contexte, la globalisation, bousculée et remise en cause, se grippe et piétine. « La fin de l’histoire » fait place à un retour en force de l’histoire, de la géographie, de l’Homme, bref de la géopolitique.

Parallèlement, les pôles de puissance d’un monde polycentrique, perçus initialement comme de nouveaux marchés émergents, sont devenus de vigoureux concurrents soucieux de compter dans l’histoire et de restaurer leur puissance en jouant un rôle géopolitique et économique croissant. Partout, les lignes bougent et sont bousculées !

Le paradigme dominant de la géopolitique mondiale : la fragmentation d’Etats pivots

Thomas Barnett, disciple de l’Amiral Arthur Cebrowski, affirmait dès 2003 que pour maintenir leur hégémonie sur le monde, les États-Unis devaient « faire leur part du feu », c’est-à-dire le diviser en deux. D’un côté, des États stables ou « integrated states » (les membres du G8 et leurs alliés) et de l’autre le reste du monde considéré comme un simple réservoir de ressources naturelles. À la différence de ses prédécesseurs, il ne considérait plus l’accès à ces ressources comme vital pour Washington, mais prétendait qu’elles ne seraient accessibles aux États stables et rivaux qu’en passant par les services des armées états-uniennes. Dès lors, il convenait de détruire systématiquement toutes les structures étatiques dans ce réservoir de ressources, de sorte que personne ne puisse un jour ni s’opposer à la volonté de Washington, ni traiter directement avec des États stables.

C’est un bouleversement profond de la pensée stratégique américaine trouvant son application et sa mise en œuvre depuis la Somalie, l’Afghanistan en 2001 en passant par l’Irak, la Libye, la Syrie, le Yémen et le Venezuela aujourd’hui. Il semble que l’opération s’étend désormais à l’Algérie en dépit de la tentative de rapprochement opérée par les autorités algériennes avec les Majors américaines et autres. Probablement trop tardivement, l’Algérie sauvegardant une indépendance et autonomie stratégique lui étant préjudiciable au regard de ces centres de décision principalement américains : rapprochement notable avec la Russie, la Chine dans le cadre du projet BRI et l’Iran, condamnation de l’opération visant à démanteler l’Etat syrien, refus d’intégrer la coalition contre le Yémen et l’Alliance Stratégique au Moyen-Orient tournée contre l’Iran (OTAN arabe) , position à l’égard du dossier palestinien et l’enjeu de Jérusalem, réimplantation d’Israël sur son flanc sud, notamment au Tchad et au Mali, etc. Autant de postures diplomatiques et militaires traduisant une autonomie stratégique inconciliable avec les objectifs poursuivis par les tenants de la théorie de Barnett. Dès lors, il convient de briser les structures étatiques algériennes afin d’en prendre le contrôle et d’opérer à terme des deals avec les puissances rivales, notamment russe et chinoise. En effet, suivant la pensée de Barnett, il convient de se resituer dans une néo conférence de Berlin avec des deals et des partages entre grandes puissances de zones abritant des ressources stratégiques dans le cadre d’émiettement et de fragmentation d’Etats et de régions. A l’échelle du Maghreb, la Libye illustre parfaitement depuis huit ans cet état de fait.

 

C’est dans ce contexte stratégique complexe, volatile et en constante évolution qu’il convient d’analyser les événements en cours en Algérie appelés à marquer une rupture majeure dans le cours de l’histoire de ce pays, pivot du Maghreb central et de son flanc sud sahélien. Il convient d’ajouter à cette analyse géopolitique des enjeux énergétiques avec prise de contrôle de ressources stratégiques aux dépens de la puissance rivale. Certes, l’Algérie, selon les projections de l’AIE, voit ses réserves pétrolières et gazières diminuer mais c’est sans tenir compte des considérables réserves en gaz et pétrole de schiste l’érigeant, à ce stade des prospections, au troisième rang mondial derrière la Chine et l’Argentine. La carte ci-dessous en constitue une illustration flagrante révélant l’ampleur des roches mères en Libye et en Algérie.

[1] « Vers une guerre civile mondiale ? », Abdelmalek Alaoui, La Tribune Afrique, 8 janvier 2019, consultable au lien suivant : https://afrique.latribune.fr/think-tank/editos/2019-01-08/vers-une-guerre-civile-mondiale-edito-802988.html

[2]Cours de géopolitique de M. Taje, année 2018-2019.

D’ores et déjà, ExxonMobil, BP et d’autres Majors tentent, via une révision de la loi et des négociations avec la Sonatrach, de se positionner sur la scène algérienne et de peser sur les futures orientations algériennes en matière d’exploitation de ces ressources face à un retour en force de la Russie en Méditerranée et en Algérie et surtout face à l’ancrage de la puissance chinoise. En effet, la manœuvre initiée au Moyen-Orient visant, via la guerre des oléoducs et gazoducs, à contourner les pipelines russes quant à l’approvisionnement de l’Europe s’étend au Maghreb. Ce fut le cas avec la Libye et il semble que la manœuvre englobe désormais l’Algérie afin d’entraver tout rapprochement avec la Russie et la Chine et mieux contrôler l’approvisionnement en gaz de l’Europe depuis son flanc sud en court-circuitant la Russie.

L’entreprise au cœur de la géopolitique et la géopolitique indispensable à l’entreprise

Dans ce contexte, l’entreprise ne peut plus ignorer la géopolitique, champ disciplinaire peu connu et souvent réservé aux acteurs influents de la scène internationale (Etats, organisations internationales, grandes entreprises, etc.) en quête de stratégies de puissance relevant du temps long.

En effet, une tradition, voire une certaine myopie, tendent à exclure l’entreprise du champ de la géopolitique. Longtemps, cette dernière a cherché à évoluer à l’abri des préoccupations et des incidences géopolitiques, « comme si les marchés étaient des espaces commerciaux protégés, des bulles de paix et de prospérité, préservés des évolutions et des chocs géopolitiques ». Aujourd’hui, deux mots dominent la presse économique mondiale : géopolitique et innovation[1]. Comme le constate Patrick Pouyanné, Pdg du Groupe Total, « même si le risque géopolitique n’a jamais véritablement disparu, force est de reconnaître qu’il fait aujourd’hui un retour en force, avec des situations de plus en plus fréquentes dans lesquelles l’économie s’efface devant les impératifs politiques. ».1[2]

Prise dans la tourmente d’une mondialisation effrénée de plus en plus remise en cause et rejetée par les peuples, cette vision idéale, quasi utopique, a volé en éclats. Aujourd’hui, à la lumière des bouleversements économiques et financiers, du jeu des forces profondes et du reclassement en cours des puissances, tout marché est menacé, les frontières ne constituant plus ces barrières réputées infranchissables. En effet, historiquement, toute reconfiguration des rapports de puissance et des sphères d’influence ne s’est jamais faite dans la paix et la sérénité. Les entreprises tunisiennes ne peuvent plus prétendre échapper à cette réalité, à moins de faire preuve d’un aveuglement coupable. Des secousses, même lointaines, ne peuvent plus être ignorées et doivent être intégrées dans la stratégie de toute entreprise soucieuse d’assurer sa pérennité et de consolider ses parts de marché nationales et internationales.

Comment sortir de la crise, comment consolider mes positions dans un marché de plus en plus menacé et volatile, comment amplifier mes marges de manœuvre et ma liberté d’action, comment concentrer mes efforts en valorisant l’économie des moyens, comment analyser et évaluer la stratégie de mes concurrents (jeu des acteurs), comment investir des territoires d’avenir et des marchés porteurs sont autant de questions qui doivent guider tout chef d’entreprise. Dans ce contexte, une vision géopolitique, doublée d’une approche prospective, s’avèrera un atout précieux dans le pilotage des entreprises, notamment internationalisées et délocalisées.

La stratégie de toute entreprise se déploie désormais au sein d’un espace en pleine reconfiguration. L’équation « un pays = un marché » n’a plus de sens stratégique car l’entreprise raisonne en segments de marchés transnationaux au sein desquels sont regroupés les consommateurs, les clients et l’ensemble des acteurs d’une chaîne de valeur aspirant aux mêmes besoins et attentes, transcendant ainsi la notion de frontière étatique.

Par le passé, le marché national était un espace acquis, une base arrière sanctuarisée et difficilement pénétrable. Aujourd’hui, globalisé ou inversement fragmenté, le marché de l’entreprise est paradoxalement un territoire « déterritorialisé », fuyant, incertain, évolutif et poreux. Dans cette optique, les marchés sont autant d’espaces à conquérir, à investir et à tenir face aux assauts d’une concurrence de plus en plus acerbe. Le caractère national est dilué et relativisé. Portés par la révolution numérique et digitale, de nouveaux acteurs aux pouvoirs surpassant parfois ceux des Etats émergent et redessinent les rapports de force par le contrôle de l’information. Les GAFA et leurs rivaux chinois sont le laboratoire de ce nouveau champ de confrontation risquant d’asservir les individus et les petites PME. Outre les guerres du pétrole et pour le contrôle des ressources et minéraux stratégiques qui perdureront, voire s’amplifieront, le contrôle des données s’érige en facteur de puissance.

[1] Voir CLES, « Géopolitique et entreprises », Jean-François Fiorina, N°200, 8 mars 2017.

[2] Voir CLES, « « La géopolitique, discipline à part entière du management », 6 avril 2017 consultable au lien suivant : http://notes-geopolitiques.com/si-tu-ne-tinteresses-pas-a-la-geopolitique-la-geopolitique-sinteresse-a-toi/

 

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