Algérie : le bras de fer

Pour la première fois depuis près de 20 ans, plusieurs dizaines de milliers d’Algériens ont manifesté pour exprimer leur refus du fatalisme, à travers des manifestations pacifiques dans les grandes villes du pays. Est-ce le signe d’un acte de rupture annonciateur d’un « nouveau contrat social algérien » ?

Car au-delà de la figure de Bouteflika, c’est le « système » qui est visé par les manifestants ; c’est la dignité qui est scandée par un peuple désireux de redevenir maître de son destin.

Malgré la contestation populaire qui a gagné le pays, le dépôt de la candidature d’Abdelaziz Bouteflika au Conseil constitutionnel officialise la volonté de son camp d’exercer un cinquième mandat présidentiel consécutif.

Un jusqu’au-boutisme qui n’a pas fini de faire réagir les Algériens, y compris à l’étranger, comme en témoignent les manifestations à Paris et ailleurs. Un jusqu’au-boutisme du pouvoir qui risque de déstabiliser un pays qui se caractérise à la fois par sa centralité géopolitique au Maghreb et par la violence politique qui traverse son histoire contemporaine…

La centralité algérienne

Avec des frontières communes avec chacun des pays du Maghreb, l’Algérie occupe de facto une position centrale. À l’échelle du monde arabe, l’Algérie est à la fois le plus grand pays et l’un des plus peuplés (près de 44 millions d’habitants). Le territoire algérien est très largement désertique (le Sahara représente 80% du territoire) et comporte plusieurs massifs montagneux, ce qui réduit la proportion de terres cultivables.

Après avoir connu les tentatives de réformes socialistes après l’indépendance, l’agriculture algérienne doit désormais relever le défi de l’autosuffisance alimentaire. Le pays possède des atouts géographiques essentiels pour son développement : l’existence de plusieurs fleuves (dont le principal, le Chélif), qui permet l’irrigation des terres, et de barrages hydrauliques d’importance. Surtout, l’Algérie dispose de telles richesses géologiques, que le régime se complaît dans une situation d’État rentier.

En 2012, le gaz naturel et le pétrole représentent 97% de ses exportations et constituent la principale source de revenus pour un État désendetté et riche. L’économie algérienne demeure toutefois dépendante des fluctuations du prix des hydrocarbures. Pis, la manne financière tirée de leur exportation n’a pas été l’occasion pour l’Algérie de diversifier son économie en développant des secteurs compétitifs, exigence pourtant impérative dans un contexte de globalisation.

Paradoxalement, malgré sa prospérité financière, l’Algérie ne parvient pas à répondre aux besoins sociaux de la population. Le plan complémentaire de soutien à la croissance (2005-2009) et le plan quinquennal (2010-2014) ont échoué à améliorer la condition économique et sociale des Algériens. Ces derniers subissent un chômage massif ; à cela s’ajoute le problème de l’accès aux services de santé, à l’éducation et au logement.

Un passé de violence politique

La période coloniale (1830-1962) a profondément marqué la terre, la société, les institutions et la culture algériennes. C’est de cette époque que datent le choix du nom du pays par un décret de la monarchie de Juillet, l’unification territoriale de l’ensemble des régions côtières jadis indépendantes, et les grandes figures nationales (d’Abdelkader à Ahmed Ben Bella, Messali Hadj ou Hocine Aït-Ahmed).

La libération de l’Algérie a nécessité l’émergence d’un mouvement national algérien au sein duquel se sont affrontés le Mouvement national algérien (MNA) et le FLN, à même de mobiliser une population, y compris par la violence, soumise depuis 1830 à la force coercitive d’un État colonial responsable de la destruction du tissu social traditionnel, de la « pacification militaire », de l’annexion des terres au profit des colons, du refus de l’égalité des droits politiques…

Les émeutes du 8 mai 1945 à Sétif annonçaient une guerre d’indépendance (1954-1962) particulièrement sanglante. Le bilan se compte en centaines de milliers du côté des moudjahidines de l’Armée de Libération Nationale et des civils musulmans. Après de longues et difficiles négociations, le référendum d’autodétermination prévu par les accords d’Evian (1962) signe la fin de l’Algérie française.

Or, la société algérienne souffre d’une violence qui n’a pas disparu avec l’indépendance (3 juillet 1962). La fin de l’« Algérie française » ne marque pas la fin de la violence politique. L’indépendance s’accompagne d’une série de règlements de compte… Ainsi, le premier Président de la République, Ahmed Ben Bella, est victime d’un putsch. Certes, l’institution militaire et le « parti-État » que représente le FLN sont des éléments de stabilité. Mais l’ordre établi repose de fait sur une « sécurité militaire », qui garantit l’ordre autocratique au mépris des libertés individuelles et du développement économique et social.

À la fin des années 80, un début de libéralisation politique s’opère avec le passage du système de parti unique au multipartisme et à la liberté d’expression, grâce à une révision constitutionnelle en 1989. Cette démocratisation tardive révèle de nouveaux acteurs politiques : les islamistes du Front islamique du Salut (FIS).

En 1991, la décision de l’armée d’interrompre le processus des élections législatives afin d’empêcher la victoire annoncée des islamistes plonge le pays dans la violence entre les groupements islamistes et l’armée.

La guerre civile qui a déchiré le pays dans les années 90 (la « décennie noire ») a fait près de 200 000 morts. Elle a vu la confrontation de deux maux de l’Algérie moderne : l’emprise de l’islamisme sur une partie de la société et celle de l’armée sur l’appareil d’État. Le conflit a mis en lumière les tensions à l’œuvre dans une société dont l’identité peine à se reconstruire depuis l’indépendance.

En 1999, lors d’élections présidentielles anticipées, Abdelaziz Bouteflika accède à la présidence de la République sur la base d’un programme de réconciliation nationale. Les militaires se mettent en retrait de la gestion des affaires publiques et tentent de renouer un rapport de confiance avec la société civile.

Le dispositif de « restauration de la paix civile » est adopté par référendum en septembre 2005 et comprend l’amnistie partielle et conditionnée des islamistes qui avaient pris le maquis. Malgré le maintien de groupes djihadistes (auteurs d’attentats sporadiques) sur le territoire algérien, le pays connaît une forme de stabilisation.

Le camp Boutelika propose aujourd’hui un « nouveau pacte ». Pour tenter d’apaiser la situation actuelle, dimanche soir, une lettre d’Abdelaziz Bouteflika adressée au peuple algérien a été lue à la télévision, dans laquelle le président-candidat s’engage, s’il est réélu, à organiser une « conférence nationale ouverte », puis à provoquer une élection présidentielle anticipée à laquelle il ne serait pas candidat à sa propre succession. Il s’engage également à mettre en place une révision de la Constitution via un référendum. Dont acte.

Cela suffira-t-il à convaincre le peuple algérien d’un nouveau champ des possibles ? Le divorce n’est-il pas déjà consommé ?

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