De Bizerte à Borj El Khadhra, la Tunisie souveraine

Bizerte

Bizerte, poste avancé sur la Méditerranée (avec Ras Engela, le point le plus septentrional du continent africain), a été libérée sept ans après l’indépendance de la Tunisie et deux ans après la bataille de  juillet 1961.

Il y avait 7000 militaires français en poste sur cette base, dont 5000 techniciens et 2000 combattants, avec des renforts de 1600 paras acheminés d’Algérie. Décompte donné in Archives SHAT, Bob. S518, carton 2H357, d1, f. 17 à 21, Compte-rendu des opérations militaires entre le 19 et 23 juillet 1961. Les victimes tunisiennes abattues lors des trois jours de combats à Bizerte étaient estimées entre 600 et 700 morts. Le commandant des forces tunisiennes à Bizerte à l’époque donnait un bilan de 364 militaires, 45 gardes nationaux et 230 civils. Chiffres tirés des Actes du colloque “Histoire orale et relations tuniso-françaises de 1945 à 1962, la parole aux témoins”, mai 1996, Tunis, enregistrement de l’ISHMN. En ce grand jour du 15 octobre 1963, les bâtiments de la marine française quittaient définitivement la rade de Bizerte. L’évacuation du dernier soldat français se terminait vers 15 heures.

Bizerte et la position des Etats-Unis

Il est utile de rappeler qu’au cours de ces circonstances mémorables, les États-Unis d’Amérique avaient eu une attitude pour le moins ambivalente. Lorsque Bahi Ladgham, ministre de la Défense, était allé chercher le soutien diplomatique des États-Unis après la bataille à la fin du mois, Kennedy se montra très critique. Il lui a dit : « Le moment était mal venu pour un ami de l’Occident de créer de toutes pièces un problème de cette nature ».  Propos cités in Bessis Sophie et Belhassen Souyhir, “Bourguiba, un si long règne”, tome n° 2, Paris, Jeune Afrique livres, 1989, p. 33. Cette position pourrait s’expliquer en partie par les desseins américains exprimés en juillet 1954, dans le Mémorandum Douglas Dillon. Ils résumaient les facilités qu’ils souhaitaient obtenir de la France en Tunisie, et particulièrement à Bizerte . D’après El-Méchat, Samya, “Les États-Unis et la Tunisie : de l’ambiguïté à l’entente, 1945-1959”, l’Harmattan, 1996.

Cinquante-cinq ans sont passés depuis l’évacuation de la base militaire de Bizerte (15 octobre 1963- 15 octobre 2018). Il importe de donner tout l’écho que cette page d’Histoire mérite. Il importe d’avoir à l’esprit la dimension réelle de cet événement inoubliable et de tirer les enseignements pour l’avenir.

Le recueillement et le sentiment de dignité retrouvée à chaque commémoration de l’évacuation des forces étrangères de Bizerte ne cessent d’être contrariés par des « révélations » réitérées sur l’existence éventuelle d’une base militaire américaine sur le territoire tunisien. Ces assertions dépassent les simples rumeurs colportées par des milieux présumés hostiles à la Tunisie ou prêchant le faux pour savoir le vrai.

La présence américaine est-elle confirmée ?

Déjà en 2004, le Commandant suprême des forces américaines en Europe et de l’OTAN, le général James Jones, a fait des révélations. « Tout comme le Maroc et la Tunisie et les nouveaux membres d’Europe de l’Est de l’OTAN, d’autres nations pourraient nous fournir des bases précieuses pour l’entraînement des forces militaires américaines. Ces bases même de caractère temporaire, simples, avec des pistes, casernes et électricité pourraient être utilisées par des forces expéditionnaires pendant plusieurs mois, s’il en est besoin » (Anthea Jonathan, « US Eyes North Africa », Politics, 10 mars 2004). Le 20 novembre 2013, des entretiens eurent lieu à Tunis entre le général David M. Rodriguez, patron du Commandement des États-Unis pour l’Afrique (Africom), et Ali Larayedh, le chef du gouvernement tunisien de l’époque. Ces entretiens portèrent sur la coopération entre les deux pays et la situation sécuritaire régionale, mais pas seulement (Jeune Afrique 29 novembre 2013). « Selon des proches du cabinet du Premier ministre, il a surtout été question de la base militaire américaine en cours d’implantation à Remada, dans le sud du pays, dans une zone placée sous contrôle militaire au mois d’août par décret présidentiel. Mais les travaux avaient débuté dès décembre 2011. Ce sera l’unique base dont disposeront les États-Unis au Maghreb ».

Quant à l’hebdomadaire Jeune Afrique, il écrivait (29 novembre 2013) que « le Commandement des États-Unis pour l’Afrique (Africom) tient à renforcer sa présence dans le Maghreb. Et c’est à Remada, dans le sud de la Tunisie, qu’il a choisi pour implanter sa base militaire ». On se demande encore sur quelles références cet hebdomadaire s’appuyait pour publier de telles affirmations ?

Qu’en pense la presse internationale ?

Le journal algérien Echourouk (2 janvier 2014), pour sa part, prétendait avoir mené « des enquêtes de terrain et avoir obtenu des renseignements secrets appuyés de photographies et de coordonnées de positionnement de bases américaines dans le nord et dans le sud de la Tunisie, dans lesquelles sont postés des militaires américains du commandement Africom et des agents de la CIA ». En juillet 2015, le journal “Al Arab” publié à Londres, citant cette fois une source italienne, affirmait que « la base serait bientôt installée en Tunisie en remplacement de celle active en Sicile ». Les présidents américain et tunisien lors de la visite de ce dernier à Washington en mai de la même année l’auraient confirmé. Ce que confirmait le “Washington Post”, précisant que « l’accès du Pentagone à cette base tunisienne serait issu du mémorandum d’entente signé le 20 mai 2015 aux États-Unis » (26 octobre 2016). Selon ce quotidien, « le Pentagone a secrètement élargi son réseau mondial de bases de drones en Afrique du Nord, en déployant des avions sans pilote et du personnel militaire américain dans une base en Tunisie ».

Le Nouvel Observateur revient à la charge (29 octobre 2016), prétendant que « plusieurs sources et indices ces dernières années laissent penser que c’est bel et bien le cas. Une base militaire américaine secrète en Tunisie. On ne peut écarter l’hypothèse de simples “rumeurs”, comme l’affirment les autorités tunisiennes ».

Le site d’actualité “Regard Sur l’Afrique” du 2 septembre 2017 cite un article du journal Air Force Times qui a traité une affaire de mœurs dont l’auteur est un lieutenant-colonel de l’US Air Force, du 722e escadron aérien expéditionnaire de la base aérienne de Sidi Ahmed. Une cour martiale l’aurait jugé pour une affaire d’agression sexuelle.

Afrique media.tv (10 Oct 2018) soutient qu’au mois d’août 2018, « un représentant du Commandement des États-Unis pour l’Afrique (Africom) a confirmé que l’infanterie de marine avait participé en 2017 à une bataille dans un pays d’Afrique du Nord non mentionné, où les troupes américaines ont combattu avec les forces de leurs alliés contre le groupe terroriste Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI). Les USA y ont essuyé leurs premières pertes dans des opérations en Tunisie depuis la Seconde Guerre mondiale ».

Qu’en est-il du partenariat en matière de défense ?

Toutes ces années sont ponctuées par des visites, des déclarations, des rumeurs et des démentis. Cette accumulation de « révélations » laisse perplexe. Les allusions fréquentes ne sont pas fortuites, il y a lieu de pister leurs sources pour deviner les raisons profondes de ces tentatives intermittentes pour tâter le terrain et évaluer insidieusement la véracité des faits.

Le partenariat entre les États-Unis et la Tunisie dans le secteur de la défense et de la sécurité est tout à fait naturel dans des proportions tolérables. Il est primordial que la coopération dans ce domaine ne se transforme pas progressivement et sous la pression en la présence permanente de militaires. L’Administration américaine et ses think tanks traditionnels sont libres de tirer des plans sur la comète. Sans omettre que dans l’ensemble, la politique étrangère américaine est impopulaire pour de nombreuses raisons, dont la reconnaissance par Washington d’Al-Qods comme capitale d’Israël, les guerres et conflits programmés et provoqués etc.

Ce qui compte, c’est le degré de responsabilité de ceux qui gouvernent en Tunisie pour faire prévaloir fermement et clairement le principe du respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale. Nous avons eu une assurance qui réconforte et tranquillise pour le moment. C’est la position intraitable de l’État tunisien par la voix du ministre de la Défense, Abdelkrim Zbidi, (selon une information de Radio France Internationale, du 13-02-2018) qui a affirmé « le refus catégorique de la proposition de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord de fournir son expertise ou accorder une aide permanente à l’armée tunisienne contre l’installation d’une base de l’OTAN ». Il répondait le 12 février 2018 aux questions des parlementaires, membres du comité de sécurité et de défense, soulignant que « l’Union européenne refuse de verser un don de trois millions d’euros à l’armée tunisienne si la Tunisie s’oppose à l’installation d’une base militaire de l’OTAN, au sud-ouest du pays ».

La souveraineté de la Tunisie est non négociable, l’intégrité de son territoire est sacrée et il n’est pas question ni aujourd’hui ni demain d’ouvrir la voie à la création d’une base militaire étrangère sur son territoire, après avoir combattu pour récupérer Bizerte au prix du sang versé par les Tunisiens.

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here