Marouane Kessentini : entre persévérance et success story

Marouane Kessentini L'Economiste MaghrébinMarouane Kessentini success story

Dr Marouane Kessentini, Maître de conférences (Associate professor) en génie logiciel à l’Université du Michigan, sur les deux campus de Dearborn et Ann Arbor, directeur-fondateur du laboratoire de recherche en génie logiciel, vient d’être élu Meilleur chercheur et enseignant universitaire aux Etats-Unis pour l’année 2018. Pour ceux et celles qui ne le connaissent pas encore, il est spécialisé dans l’ingénierie du logiciel et l’intelligence artificielle. Il a à son actif plus de 160 publications scientifiques dans l’étude des problèmes du génie logiciel par des techniques d’intelligence artificielle. Tout comme il a reçu  le prix de « Meilleur enseignant d’éducation numérique » pour ses avancées dans les travaux consacrés aux étudiants malvoyants. Il doit sa détermination à ses parents mais aussi à l’icône de la lutte pour l’égalité raciale, Martin Luther King. Il nous livre son point de vue sur la fuite des cerveaux et l’impact de l’intelligence artificielle. Interview :

leconomistemagrebin.com : Quelle est votre botte secrète pour avoir été consacré et élu “Meilleur chercheur et enseignant universitaire à l’Université de Michigan pour l’année 2018“? Sachant que c’est la première fois qu’un professeur-chercheur obtient en même temps les trois prix d’excellence (recherche, enseignement et éducation numérique) ?

Marouane Kessentini: Pour moi, ce qui est important est de trouver des solutions à des problèmes réels et être un vecteur de transfert de la technologie sous forme de prototypes de recherche à même d’être utilisés par de grandes compagnies mondiales. Nous avons onze prototypes de recherche qui sont maintenant utilisés par plusieurs compagnies renommées. C’est un formidable impact auprès de millions d’utilisateurs parce que faire du transfert de la technologie correspond au plus haut niveau en matière de recherche, mais cela demande également beaucoup de travail.

Travailler sur des problèmes intéressants cela veut dire se confronter à des problèmes réels et puis avoir des idées, des outils car au final faire de la recherche c’est pour le bien de la société, pour améliorer sensiblement la qualité de la vie, en mettant en place des solutions, c’est cela l’intérêt.

Quels sont les exemples de problèmes réels ?

L’amélioration automatique de la qualité des logiciels. Vous savez que le logiciel maintenant est utilisé partout, soit dans les réseaux de transport, soit ailleurs. Les grandes compagnies comme Amazon  doivent leur succès au fait qu’elles misent sur l’intelligence artificielle et son ultime objectif est de démocratiser l’accès à l’intelligence artificielle.

Mais les logiciels ont besoin d’une constante maintenance sinon gare aux erreurs, elles risquent d’être coûteuses. Comme ce qui s’est passé pour General Motors, le premier constructeur automobile américain, qui a dû rappeler près de 4,3 millions de véhicules dans le monde pour un problème lié aux ceintures de sécurité et aux airbags, soit 3,64 millions de voitures aux États-Unis et 640.000 dans le reste du monde. Car les technologies sont fondamentales pour réduire l’impact des accidents.

Comment voyez-vous les universités tunisiennes et américaines ?

Le système américain focalise sur la qualité mais pas sur la quantité, peut-être qu’en Tunisie, on fait l’opposé. La première chose que je discute avec l’étudiant tunisien que je recrute: qu’a-t-il concrètement appris tout au long de son cursus semestriel ? Les étudiants aux USA ont beaucoup moins de cours que les étudiants tunisiens mais ils doivent faire plus car ils sont recrutés auprès des grandes  compagnies à temps partiel durant leurs études. D’ailleurs, j’ai vu des programmes intéressants comme le « Co-Op Education » pour réduire le fossé entre le rôle de l’étudiant et celui d’un ingénieur en activité. Ce programme donne aux étudiants l’équivalent des crédits d’un cours pour douze heures de travail par semaine dans un poste relié à leurs études dans une compagnie. Aux USA, on encourage les étudiants à fréquenter tout de suite le monde du travail même durant leurs études.   

Quel sera l’impact de l’intelligence artificielle (IA) dans un proche avenir sachant qu’elle est plus poussée aux USA qu’en Europe ?

L’intelligence artificielle est très développée aux USA parce que cela reflète la culture américaine. En fait, les Américains aiment prendre des risques.

Quand on utilise les techniques de l’intelligence artificielle, on ne peut pas prouver comment on a obtenu un résultat donné. On fait de l’apprentissage automatique, on ne peut pas donner des explications du pourquoi d’une telle solution, alors que dans les écoles françaises, on exige de vous de le prouver.

Le problème avec le formel c’est que cela marche sur des petits exemples mais pas sur des millions de lignes de code qui correspondent à la moyenne de la taille des logiciels aujourd’hui. Le but recherché dans l’intelligence artificielle est de voir comment l’être humain réagit et fonctionne puis simuler ce mécanisme pour résoudre des problèmes. C’est cela la magie de l’intelligence artificielle, alors que les Européens n’aiment pas prendre des risques.

En effet, les risques sont bien réels. A titre d’exemple, un hacker peut prendre le contrôle de véhicules autonomes pour provoquer des accidents. Et  l’autre aspect est la protection des données personnelles. Or l’IA est basée sur l’analyse des données et jusqu’où on peut utiliser les données personnelles pour faire de la prédiction.

L’intelligence artificielle est-elle susceptible de créer de l’emploi ou bien risque-t-elle d’en détruire?

L’objectif n’est pas de remplacer l’être humain, mais de l’aider par exemples avec des recommandations pour résoudre un problème. Rien ne remplacera le contact humain et l’IA  ne sera toujours que complémentaire.

Quelles sont les motivations qui vous ont poussé à élargir le champ de l’IA ?

La plupart des motivations viennent de problèmes réels. J’ai vu des compagnies qui passent des mois pour améliorer la qualité d’un système et dépenser énormément d’argent, mais à la fin, elles n’ont même pas trouvé une solution pour améliorer la qualité vu la taille des données. Or avec l’IA c’est faisable, elle est utile pour réduire les coûts. L’autre motivation concerne les véhicules autonomes que nous espérons réaliser d’ici quatre ans.

Comment, selon vous, endiguer la  fuite des cerveaux qui a pris des proportions alarmantes en Tunisie ces derniers temps ?

Je pense que l’idée pour les faire revenir est comment communiquer avec les expatriés. Ils ont certes l’intérêt et la motivation de servir le pays, mais le problème réside au niveau du plan de communication.

Prenons l’exemple de la Chine, les responsables chinois ont mis en place des programmes bien ciblés bien structurés pour faire revenir les Chinois, à travers des programmes d’encouragement.

C’est l’aspect communication qui est ici important. Avoir une bonne base de données permettrait de mieux communiquer avec nos expatriés, ce qui va générer des feedbacks qui vont pouvoir affiner la stratégie employée pour les faire revenir.

Quelles sont vos ambitions futures?

C’est difficile de répondre à cette question comme je l’ai déjà dit, j’ai ma propre startup pour transformer nos prototypes de recherche en des produits qui bénéficieront à des millions d’utilisateurs partout dans le monde. Je suis encore au début de ma carrière, mes ambitions ne peuvent être que de continuer à faire de la recherche et mesurer l’impact sur la société.

Quel est le message adressé aux étudiants et aux générations futures?

C’est surtout continuer à travailler fort. Le seul mot d’ordre est la persévérance car l’argent ne doit pas être l’unique motivation. Quand j’avais 15 ans,  je passais tout l’été à travailler dans un magasin électronique et c’est à ce moment là que j’ai eu le déclic de devenir un doué en informatique et je me souviens des diplômés qui venaient juste pour travailler comme simples ouvriers avec un salaire modique. Cela m’a motivé à chaque fois à devenir le premier dans mes études. Tous les étudiants américains font de petits boulots même si leurs parents sont riches. C’est dire qu’il faut être proactif et oser.

 

Propos recueillis par

Publié le 02/07/2018 à 12:25

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